Angel
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Dans ma chambre d’ado aux murs recouverts d’un papier peint de style vintage, je suis assise sur un tabouret blanc au coussin doré. Il s’accorde parfaitement avec la coiffeuse au miroir intégré qui me fait face et dans lequel je ne peux m’empêcher d’examiner une dernière fois mon reflet avant de partir à l’université. Mon regard se pose automatiquement sur ma tache de naissance, au niveau de mon œil gauche. Évidemment, je sais que c’est courant, beaucoup s’imaginent qu’elles ont des formes spéciales. Mais la mienne a véritablement un aspect particulier et ce n’est pas dû à mon imagination. Je ne suis pas la seule à avoir remarqué. Sa forme d’ailes couleur lie de vin ainsi que sa taille ne passent pas inaperçues. Elle recouvre toute ma paupière et monte jusqu’à mon arcade sourcilière ! Même l’anticerne épais dont je la recouvre chaque matin ne parvient pas à la cacher dans son intégralité.
Ma famille et mon copain tentent de me rassurer à ce sujet, en me répétant que cette tache fait de moi quelqu’un d’unique. Malgré tout, à dix-huit ans, je ne parviens toujours pas à l’assumer. Les regards indiscrets, les commentaires déplaisants, j’arrive à les ignorer, ce n’est rien. Le plus compliqué reste le moment où les gens découvrent mon « trouble du comportement ». En tout cas, c’est ce que les psychologues ont écrit noir sur blanc il y a plusieurs années. Je ne pouvais pas les contredire, j’avais d’ailleurs moi-même fini par me corrompre dans ce diagnostic. C’était une sorte d’échappatoire pour éviter trop de questions. Parce que comment justifier toutes ces choses étranges qui m’arrivent depuis l’enfance et que je ne peux pas contrôler ? Comme le vent qui se déchaîne sans aucune raison lorsque je suis au contact de la brise et la terre qui gronde sans cesse sous mes pieds. Il arrive même parfois, quand mes mains se posent sur de l’herbe, que des fleurs se mettent à pousser avant de faner aussitôt. Comment expliquer aux autres que, malgré le fait que les éléments aient l’air d’avoir un problème avec moi, je me sente bien lorsque je me trouve près d’un océan ou d’un feu ? C’est le genre de détail que je préfère garder pour moi.
Je souffle un bon coup pour me décontracter. C’est l’heure, je ne peux plus reculer et trouver des excuses pour retarder ce moment qui m’angoisse depuis des semaines : comment vont réagir les autres étudiants de la fac, aujourd’hui ?
J’entends un klaxon, Charlie doit être arrivé, c’est lui qui m’accompagne pour notre entrée à l’université. C’est plus simple, étant donné que nous sommes dans le même établissement. Je n’ai pas encore passé mon permis, je n’en ai pas eu le courage. L’idée de prendre le volant me terrifie !
Alors, cette organisation me permet d’éviter le bus : il y a tant d’accidents qui font la une des journaux… Je peine à faire confiance lorsque je prends la route avec les miens, alors avec des inconnus, encore moins. De plus, je rêve souvent que j’ai un accident de voiture. Je ne crois pas vraiment aux signes de l’univers, mais comme ce rêve est récurrent, je me dis qu’il faut que j’y prête un peu plus attention. Il s’agit peut-être d’une mise en garde.
Je me lève, tremblante, puis me dirige vers la chaise à roulettes noire de mon bureau en essayant de ne pas tomber pour attraper mon sac de cours, tout en m’encourageant mentalement : « Tout va bien se passer. Inspire, expire… »
Je prends mon sac contenant mon PC portable et descends les escaliers quatre à quatre en espérant que tout ce que j’ai entendu sur la fac jusqu’ici est vrai : « Tu verras, les gens sont plus matures, plus simples, ils ont le sens de l’entraide et du partage », et j’en passe.
Mes parents m’attendent dans le hall. Eux aussi s’apprêtent à partir travailler. Ma mère, éditrice, vêtue de son tailleur vert, est tout aussi menue que mon père. Ce dernier, qui est comptable, a pris le temps de plaquer ses cheveux fins et grisonnants sur sa tête pour masquer son début de calvitie.
Ils m’embrassent tous les deux sur le front et me souhaitent bonne chance. Je sens qu’ils sont inquiets pour moi. Lorsque je pousse la porte d’entrée de notre petite maison, ils ne peuvent s’empêcher de me prodiguer leurs derniers conseils. Je reste patiente en les écoutant jusqu’au bout tout en sachant que l’heure tourne. Je n’aimerais pas être en retard dès mon premier jour à l’université… Quand ils ont enfin terminé, je leur promets d’essayer d’être plus attentive en cours cette année et de faire des efforts pour me sociabiliser. Bien sûr, je leur mens. Seulement pour la bonne cause, ils méritent un peu de répit. Les savoir stressés à cause de moi me culpabilise : je leur cause beaucoup de soucis depuis mon enfance. J’ai toujours eu du mal à me concentrer sur les études à cause des éléments. J’ai toujours eu peur des réactions que pourraient avoir les autres en découvrant ce dont j’étais capable. La solitude m’a paru une bonne option, jusqu’à ce que Charlie prenne une place importante dans ma vie.
Dehors, une légère brise matinale fait danser les feuilles des arbres. Parfois orange ou bordeaux, tantôt marron ou encore vertes, leurs couleurs propices à l’automne se renforcent quand elles ne sont pas encore tombées et que les rayons du soleil les éclairent.
Je fonce dans le véhicule de mon copain : c’est une petite voiture noire dont l’intérieur sent le sapin chimique. Je n’ai jamais osé lui dire que ce genre d’odeur me retourne l’estomac. Il m’embrasse. Je ferme les yeux et oublie mon anxiété pendant un bref instant. J’aimerais que le temps s’arrête. J’adorerais rester dans ce véhicule avec lui toute la journée. Je finis par me détacher de Charlie, le souffle coupé. On a beau être ensemble depuis des années, lorsqu’il m’embrasse, je ressens toujours le même effet : des frissons, une sensation de plénitude m’envahissent, me faisant oublier tout le reste.
Charlie et moi, on se connaît depuis la seconde. Tout le monde dit que nous sommes faits l’un pour l’autre. Je trouve ça romantique. On est très différents pourtant, que ce soit physiquement ou mentalement. Il est grand, il a toujours été le plus grand de sa classe ; il a les cheveux noirs épais, des yeux bleu océan, la peau dorée et un corps musclé. C’est quelqu’un de doux et de gentil qui prend son temps. Dans mon genre, je suis plutôt téméraire, je fonce sans réfléchir et ça me pose souvent problème. En fait, je suis une fille qui attire les problèmes… ou les provoque. J’ai des cheveux aussi épais que lui et c’est bien tout ce que nous avons en commun, car j’ai hérité des cheveux roux et des yeux verts de ma mère. Quant à mon corps, il est filiforme et je reste blanche comme un cachet d’aspirine toute l’année… Au soleil, ma peau ne fait que rougir ! En dehors des cours, nous n’avons pas beaucoup de temps libre entre les révisions et notre job d’étudiant dans une grande chaîne de fast food.
Heureusement, dès que nous en avons la possibilité, nous pratiquons du sport. Courir, faire du vélo… Ces activités m’aident à canaliser mon trop-plein d’émotions retenu durant la journée et cela permet à Charlie de se maintenir en forme.
Il s’écarte doucement de moi, m’observe un instant, l’air inquiet.
─ Comment tu te sens ?
Je hausse les épaules : il connaît déjà la réponse.
─ Rose, je t’assure que ta tache ne se voit absolument pas. Si c’était le cas…
─ Je connais le discours.
Tout vole en éclats. C’était si parfait. Il n’a que de bonnes intentions et ses paroles se veulent bienveillantes et rassurantes. Pourtant, je me sens attaquée par ses mots. Il a fallu qu’il gâche ce moment en abordant un sujet qui me blesse…
J’allume l’autoradio en espérant qu’il comprenne le message. Je ne souhaite pas en parler de peur de déclencher une nouvelle crise d’anxiété. Que pourrait-il se passer si j’en avais une ici ? La brise automnale pourrait-elle se transformer en tempête ? L’un des arbres qui bordent l’allée pourrait tomber… Notre voiture n’y résisterait pas… Il faut que je pense à autre chose. La musique pourrait être une bonne échappatoire.
─ Chaque jour, c’est la même rengaine : fuir n’arrangera pas ton problème.
Je pensais avoir été claire, il en remet pourtant une couche. À croire qu’il y a des choses qu’il ignore encore sur moi…
J’ai un sale caractère, je sais, je suis têtue et irascible. Particulièrement si je sais que la personne en face de moi a raison : je trouve toujours des arguments pour la contredire, jusqu’à avoir le dernier mot. Je déteste avoir tort !
─ J’aimerais croire qu’ici les regards changent. Toutefois, la curiosité est humaine : ils finiront par la remarquer et s’interroger à son propos.
─ Tu te montes la tête.
Si je ne le connaissais pas aussi bien, rien dans son comportement ne me ferait penser que cette conversation l’agace. Il a suffi qu’il change légèrement le ton de sa voix pour que je comprenne.
Ce comportement n’est pas habituel chez lui. Ma sensibilité est piquée au vif. Je me sens obligée de me justifier :
─ Les regards blessent tout autant que les paroles, répliqué-je, vexée par sa réflexion que je prends trop à cœur. Je n’invente rien : ce rêve qui m’obsède semble si réel…
Il se passe la main sur le visage. Nous restons un moment à fixer la rue déserte.
─ On va être en retard, finis-je par lui faire remarquer, en sentant la tempête arriver.
Charlie a toujours su garder son calme lorsque je pique mes crises. Les plus courageux ont leurs limites, il est essentiel de le prendre en compte. Je ne souhaite pas tout gâcher entre nous à cause d’un mot de trop. Pas après tant d’années de relation. Surtout un jour aussi important qu’aujourd’hui. Un sourire se dessine sur son visage. Mon attitude a l’air de l’amuser.
─ Tant que je serai là, avec toi, personne ne te fera de mal, m’assure-t-il en se tournant vers moi.
Je le crois : il m’a toujours protégée. Plus détendue, je me laisse glisser dans le siège alors qu’il fait démarrer la voiture et finis par m’assoupir.
Notre école ne se trouve qu’à vingt minutes de chez moi, mais c’est une grande ville. Aux heures de pointe, la circulation est dense et on peut multiplier le temps de trajet par deux voire trois. Je suis réveillée par les nombreux coups de klaxon. Je me tiens fermement à la poignée au-dessus de la fenêtre dès que Charlie change de voie. Mes muscles se tendent, mon esprit est en alerte : toutes sortes de scènes catastrophes me viennent en tête. Un obstacle pourrait nous faire perdre le contrôle du véhicule. Cet accident pourrait provoquer des tonneaux ou nous envoyer dans le décor… S’il y avait une fuite au niveau du moteur ? Nous pourrions prendre feu…
Je ne parviens pas à retrouver mon calme, le lâcher-prise aura été de courte durée…
─ Finalement ce n’est pas si grave si on arrive en retard…
Il secoue la tête, perplexe. Il a bien compris que la situation me stresse.
─ C’est hors de question. S’il te plaît, essaie de te détendre.
─ Tout ce trafic ne me rassure pas.
─ Ce n’est qu’un cauchemar, Rose, je te promets qu’il ne t’arrivera rien.
Je déglutis. Je n’en suis pas aussi sûre. Déjà, ce matin, au lever, j’ai eu un mauvais pressentiment concernant cette journée. Une menace sourde dont je n’arrive pas à me débarrasser. Évidemment, plus j’y pense, plus elle grandit. Mon cœur se met à battre la chamade. J’ouvre la vitre pour respirer l’air extérieur. Je chuchote :
─ Je t’aime.
Surprise, je pose mes mains sur ma bouche. Je prononce ces mots, poussée par mon instinct, comme si je me sentais pressée par le temps.
Je regrette aussitôt. Nous sommes ensemble depuis quatre ans, mais nous n’avons jamais parlé de ce que nous ressentons l’un pour l’autre. Plusieurs sentiments se mélangent. D’abord l’impatience de connaître les siens : mon cœur bat à tout rompre. Puis, l’appréhension me prend. J’ai peur d’avoir fait une erreur, je regrette aussitôt mes paroles. Il n’est peut-être pas sûr de ce qu’il ressent. Admettons que ce soit le cas… Sur quoi est basée notre relation ? De la pitié ?
Le jour de notre rencontre me revient en mémoire : j’étais entourée par quelques filles de notre classe. Elles faisaient mine de s’intéresser à ma tache. Mais je voyais clair dans leur petit jeu : elles utiliseraient ces informations pour mieux se moquer ensuite. La colère bouillonnait en moi, j’avais de plus en plus de mal à la contenir. S’il n’était pas arrivé à temps pour dissoudre le groupe, il y aurait eu des dégâts. Je serais devenue la risée de tout l’établissement. Alors quoi ? Il s’était senti obligé de me prendre sous son aile pour ne pas casser son image de gentil de la classe ? Cette histoire n’était qu’un jeu pour lui ?
─ Rose… On ne peut pas avouer ses sentiments sur un coup de tête à cause… d’une intuition ! Ce n’est pas à prendre à la légère… commence-t-il en insistant bien sur le dernier mot.
─ Non, ce n’est pas ce que tu crois.
Je mens, en me mordant l’intérieur de la joue. Jusqu’à aujourd’hui, l’amour que nous nous portons crève les yeux. J’étais persuadée que les mots n’étaient pas nécessaires.
─ Alors c’est quoi ? insiste Charlie.
─ J’étais sincère.
Ma voix se brise. J’ai du mal à finir ma phrase. Un long silence s’abat dans le petit habitacle, tandis que nous sommes presque arrivés. Je vais pouvoir souffler, sortir de cette voiture, retrouver la terre ferme. Cette perspective me réjouit. Pour le moment, je n’ai pas d’autre choix que de subir cette mauvaise passe. Le feu devient rouge et nous devons patienter.
─ Je suis désolé, m’annonce-t-il finalement.
Je me sens tellement mal que je n’ose ni parler ni le regarder en face, je crains de déceler de la colère sur son visage. Toutes ces années de bonheur passées avec lui semblent voler en éclats. Je ne me sens psychologiquement pas assez forte pour affronter cette dure vérité. J’aurais dû me taire, me complaire dans ma rêverie.
─ C’est juste que… j’imaginais qu’on parlerait de nos sentiments dans un autre contexte, m’explique-t-il en tirant un mouchoir d’un carton rangé dans la boîte à gants.
Je le lui attrape des mains, ne faisant que jouer avec. J’ai remarqué à plusieurs reprises que Charlie parle beaucoup, souvent lorsqu’il faut combler une conversation ou bien pour masquer sa gêne. Alors que le feu passe au vert, et devant mon mutisme, il continue son monologue :
─ J’ai été un gros con, j’ai merdé sur ce coup. Je ne suis pas doué pour faire des grandes déclarations. Je voulais que tu saches… Ce rêve me terrifie autant que toi, penser qu’il puisse t’arriver quelque chose, vivre sans toi me fait mal. Si tu savais comme je te trouve belle, à quel point j’ai envie de t’embrasser en ce moment. Je pourrais décrocher la lune si tu me le demandais. Rose, je…
Charlie n’a pas le temps de finir sa phrase. Les yeux exorbités, sa main droite attrape rapidement le levier de vitesse. Mon instinct de survie se réveille automatiquement : je me cramponne au siège de toutes mes forces. Il tente d’éviter une voiture noire qui s’engage rapidement sur le rond-point sans respecter la priorité. C’est trop tard. Lorsque je ferme les yeux, un choc sourd fait trembler la vieille voiture qui tourne comme dans un manège à sensations fortes. Ma respiration se bloque tandis que ma tête cogne violemment contre la portière. Un liquide chaud coule le long de ma tempe. Je sens la fatigue m’envahir, mes paupières, qui étaient crispées par la peur, se détendent puis s’alourdissent. Je perçois du mouvement autour de nous, les autres automobilistes s’affolent. Certains me posent des questions. J’ai du mal à rester en alerte, leur répondre me demande un effort incommensurable. Quelques minutes plus tard, alors que je puise dans mes dernières forces pour rester éveillée, j’entends le son des sirènes des secours dépêchés sur place. Les flashs orange et bleus des gyrophares forment une multitude de points lumineux devant moi. Épuisée, je sombre.
Je me sens sortir de mon corps. Un sentiment de légèreté m’envahit, comme si je flottais. D’où je suis, j’observe tout ce qui passe. Je me rends compte que les dégâts causés par l’impact sont importants : le pare-brise a explosé, projetant des bouts de verre dans le petit habitacle à présent compressé. Charlie ? Est-ce qu’il va bien ? Inquiète, je me tourne vers lui, et le découvre inconscient sur le siège côté conducteur. Les traits de son visage sont détendus. On dirait qu’il dort. Lui aussi est blessé à la tête. Son corps ressemble à une poupée de chiffon. Je hurle son nom : je voudrais entendre sa voix pour me rassurer de son état, sans succès. Mon cœur s’emballe. Les secours s’affairent autour de lui, il faut qu’il s’en sorte. Je ne m’imagine pas une vie sans lui !
Un autre secouriste passe devant moi. Je le hèle. Je voudrais juste qu’il réponde à mes questions. C’est étrange, il ne semble ni me voir ni m’entendre. Perdant patience, je me déplace dans la carcasse avec facilité, aussi légère qu’une plume ! Étonnée, je baisse les yeux. Ce n’était pas qu’une impression… Je vole ! J’ai pris de la hauteur ! Ma tête heurte le toit. Mais au lieu de me cogner, mon corps traverse la ferraille sans que je ne ressente aucune douleur. Je baisse les yeux. Je découvre mon corps sans vie sur le siège passager. Alors j’assimile tout, je prends conscience de mon état. Personne ne me voit ni ne m’entend parce que nous avons été victimes d’un accident de la route auquel je n’ai pas survécu. Ce qui signifie que… je suis quoi au juste, un fantôme ?
Ma vie vient de s’arrêter, alors qu’elle débutait à peine, sur ce rond-point à cause d’un sombre idiot qui nous a coupé la route. J’avais tellement de projets plein la tête… Cette prise de conscience me fait l’effet d’une bombe.
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