L'Enchantéor

 


I

Des Gobelins à ses trousses.

 

 


 

 

 

N

on. Il n’était pas un Lutin commun. Trois fois non. C’était un magicien. 

Certes, on imaginerait volontiers ces gens-là dans le costume attendu : une barbe longue et blanche comme neige; un chapeau bleu pointu éclaboussé de soleils rieurs et d’étoiles filantes; un bâton magique semblable à un sucre d’orge géant… Le tout un rien antique et maladroit s’activant dans un nuage éternuant de poussières d’or. Eh bien là, non.

Maigre, le visage aigu et pâle de lune.

La mèche roux renard, ondulée et farouche.

Les moustaches noires, longues et fines.

Ef de l’If posait sur son monde un regard tilleul. Ses yeux d’un vert pâle vous fascinaient comme ceux des chats des Bois.

Magicien ambulant, c’est ainsi qu’il nommait son métier dans les foires et marchés. Mais, à la vérité de derrière la langue, Ef de l’If cachait un faux modeste. Dans le secret de son cœur orgueilleux, il se chantait l’Enchantéor! Le mot même lui rougissait les oreilles (qu’il avait légèrement pointues).

«Enchantéor, barde des Vieux-Temps. Sotré[1] à nul autre pareil! Être secret, fils de l’Aventure et du Soleil! Et de la Pluie! Et des Étoiles! De la Nuit! Des Forêts sans fin et des rondes Montagnes! Oui, fils des Fleurs à épines et des Oiseaux moqueurs… et des ronds de Champignons!», déclamait-il, aux quatre vents, dans ses crises de poésie sauvage.

 

Ce petit matin-là, le lutin roux cheminait sur un long sentier forestier, jalonné de bouquets de bruyères encore endormies. Il portait un ample manteau rouge, brodé de lierre serpentin. Sur la tête, une sorte de longue chaussette, au damier jaune et vert, lui courait jusqu’en bas du dos. Cadeau d’un ami, aux goûts discutables, il le coiffait avec un brin d’effronterie.

Chaque année, aux premiers jours du printemps, à la naissance des papillons, Ef de l’If réapparaissait sur les places de villages. Son bagou fleuri et ses airs de mystère assuraient son succès auprès des enfants de tous les pays lutins. Magicien forain, Ef faisait apparaître puis disparaître toutes sortes de surprises entre ses longues mains virevoltantes : des œufs de couleurs, un sifflet elfique, une grenouille rose, un corbeau blanc, des bonbons au miel ou au camembert… Il jonglait aussi et crachait du feu, en attendant le client fortuné. À ses moments perdus, Ef de l’If lisait l’avenir dans les lignes de pieds. Les jeunes lutines surtout le consultaient. Leur principale et chatouilleuse question était : «Quand trouverai-je un époux?».

Ef de l’If souriait en se remémorant sa soirée de la veille. Ivre encore de tous les joyeux vins de fleurs qu’il avait bus en compagnie de trois rieuses demoiselles en quête d’amourette. À l’heure où la lune partait se coucher, il commença avec elles un concours de baisers. Il faut dire que ce grand rouquin possédait le fâcheux penchant de vouloir séduire toutes les jolies lutines passant à portée de ses fines moustaches. 

Tanguant légèrement comme un funambule maladroit sur le long fil du chemin, Ef de l’If sifflotait un air de son enfance pour tenter de se tenir éveillé. Le temps lui semblait lent et doux, tel un rêve digestif de crapaud. Sa pensée ennuagée flottait mollement dans l’air frais de ce matin à peine né. Comme à son habitude, il allait sans but véritable en se laissant guider par la fantaisie du hasard. Un instant, le Sotré stoppa sa marche pour observer, yeux mi-clos, un combat de geais et de pies qui agitait le gris du ciel.

— Reetch-reetch ! Hiéé! Hiéé!

— Chekerak! Rakrakrak!

«Mauvais signe et funeste présage», songea Ef de l’If, son instinct de magicien en alerte et les moustaches légèrement tombantes. Puis, sans attendre, tout d’un bruit, la mauvaise chance pointa son museau!

Ses pavillons pointus bourdonnaient. Pas de doute, une troupe marchait sur ses traces! Elle allait à grands pas, jouant une vilaine musique dans les flaques de vieille pluie et les branches mortes. Au moins quinze pieds! Ef, l’oreille collée au sol, hésitait sur le seizième. Inquiet, il tenta de presser un peu le pas, mais ce fut peine perdue, l’effort lui coupait le souffle. Une rumeur de voix discordantes accourait déjà sur ses talons. L’heure bleue de ce petit jour le laissait craindre une menée malfaisante. Ef de l’If avait grand nez pour ce genre de chose.

Comme les grosses gouttes de pluie au début de l’orage, des mots froids l’attrapaient maintenant par les oreilles :

— Embireliscoteur! Éloquementeur! Voyou moustachu! criait-on derrière lui.

— Ef de l’If, plus charlatan que fée amoureuse! Toujours entre miel et abeille!

— À chanter le carnaval aux tresses des lutines. À faire le poirier. À cracher de la flamme rousse, à jongler avec des mots inconnus, à rire en charades!

— Ef de l’If, au grand service des belles vies paresseuses!

Ils étaient huit dont l’un boitait. Tous de tristes connaissances :

 

Meserin des Bois de Cerf

Engan de l’Eau-Morte

Inel la Grimace

Lufre de la Pierre-qui-Vire

Pic Longues-Jambes

Cheel le Puant

Gil aux Poils Qui Tremblent

Belin les Longs Bras

 

La liste de leurs noms formait un grand menu de trognes patibulaires. Ef de l’If avait la mémoire des visages. Tous, compagnons de la mauvaise lune! Bande de nigauds à qui il avait, la veille, soutiré de menues piécettes d’argent dans d’habiles tours de passe-passe à sa façon. Des nuisibles toujours en chasse de la malaventure, la guêpe du crime dans la folie des yeux.

Entouré de ces noirs Gobelins[2], le fier marchand d’Illusions se sentait bien démuni. Ce n’était pas le jour pour faire une si vilaine rencontre. Les huit tournaient maintenant autour de lui avec l’arrogance pue-du-bec.

— Alors mon rusé, où as-tu mis ta poudre d’Escampette?

— Tes diableries seraient-elles passées de saison?

— Sur mon bonnet, le Joueur d’Amusettes aurait-il fini ses tours de rire?

Conscients de son triste état, les affreux s’en donnaient à cœur joie. La vraie peur empêchait les yeux du Magicien-forain de courir se réfugier dans le rêve. Son esprit, toujours engourdi par sa nuit d’ivresse, ne lui offrait guère d’astuce à opposer à ses assaillants. Les crapules faisaient danser les lames de couteaux sales autour de sa tête rousse. Ef de l’If avait chaud. Très chaud.

— Les Ombres des Marais te prendront bientôt alors tu nourriras la tourbe de ta puanteur de cadavre!

— Faiseur de boules de vent!

— On va t’écrabouiller! T’écharpiller! Te mettre fin!

Tout cela tournait au vinaigre. Ef ne prévoyait pas d’épilogue heureux à ce rendez-vous de bandits. Ces brutes, à s’échauffer de la sorte, ne tarderaient plus à lui souffler la flamme. Aussi, une noria de pensées griffues tournait en rond sous son long bonnet jaune et vert. À n’en pas douter, cette bande de Gobelins blonds n’avait guère goûté que trois de leurs sœurs Gobelines passent une joyeuse nuit en compagnie d’un Sotré errant, à la chevelure couleur de goupil. Ma foi, était-ce sa faute si Ef plaisait aux lutines de toutes races? Si elles aimaient le dorloter, lui donner des baisers doux et se pâmer aux récits de ses aventures? Non, parole! Ef n’y pouvait rien.

Sans plus attendre, le boiteux de la bande bouscula le Sotré puis rapidement le ficela solidement contre un vieux saule penché. Lentement se préparait le théâtre des adieux. En un rien de temps, l’un ou l’autre ou les huit lui feraient couic! Ef de L’If en prenait son parti. Somme toute, il avait déjà bien vécu. Son existence, certes trop courte, composait un riche recueil d’histoires vagabondes et palpitantes. Maintenant, la Mort? Le Magicien la guettait, depuis longtemps, du coin de l’œil. Il n’allait pas trembler, ni supplier. Huit paires d’yeux, ressemblant à des papillons vénéneux, enrageaient de le voir si calme avant de passer vers l’Outre-Monde. Ils se taisaient, les dents serrées. Leurs mains blanches rougissaient en se crispant sur le manche de leurs longs couteaux. Tout semblait joué quand, brusquement, venant crever le silence menaçant, une voix résonna dans la forêt :

— Hop là! Hue! Hue devant! Allez! Hop! Hop!

Heureuse circonstance, une petite roulotte, emmenée par deux grands lièvres blancs, déboucha à l’impromptu au détour du chemin. Cela, on s’en doute, ne faisait pas l’affaire des huit Gobelins.

— Ho! Hooo! Mes Joly! HoSalut la compagnie, le bon jour sur vos têtes!

Le gros conducteur, au chapeau bigarré, tira ferme sur les rênes de son attelage pour stopper net devant le groupe indécis. Souriant, l’allure débonnaire, vêtu d’un habit usé, chamarré de couleurs éclatantes et mal assorties; il jeta placidement un regard circulaire sur la curieuse scène, sans rien laisser paraître de surprise. Puis, comme piqué par un vol de moustiques, ce joufflu sauta souplement à terre, en s’écriant :

— Mille Tue-Mouches?! Et Bolets du Diable! Malheureux, ne le touchez pas! Éloignez-vous, ce zigue-là est contagieux!

Les Gobelins se regardèrent sans comprendre, ne sachant plus quel parti saisir.

— Contagieux? grogna l’un.

— Oui! Trompettes des Trépassés! Et Phalle impudique! Regardez ce teint légèrement verdâtre, ces yeux rougis. Ce Sotré porte la vilaine poisse, un seul crachat de lui a le mauvais pour empoisonner huit chats!

— Qui es-tu pour savoir cela? se méfia le boiteux.

— Mille pardons! Je me présente : Professeur Collentin Boustrophédon! Spécialiste des fièvres colorées, boursouflures malignes et turpitudes de l’aiguillette. Aussi, péremptoire, j’affirme le danger. L’épidémie menace! Ne touchez plus le malade. Il faut sur le champ vous récurer de la tête aux pieds ou gare! Je ne réponds plus de rien. La maladie vous creusera la peau, y fera son nid et votre avenir fondera comme neige au soleil. Je connais la chanson. À vous de voir, moi, je ne fais que mon office.

Un flottement d’incertitude agita la troupe des huit. Ils se dévisageaient avec des yeux imbéciles de tueurs de loups. Boustrophédon les sentait à sa main.

 Allons, mes amis. Je vous en conjure. Ne perdons plus de temps ou je ne prédis rien de bon. Dévêtez-vous sans pudeur et courez à l’eau! Il vous faut, dans l’urgence, un bain complet. Par bonne fortune, un ruisseau coule non loin. Je l’entends vous appeler, il va vous sauver de l’épidémie! Vous aurez le fin mot de l’histoire en revenant vous sécher… Ah! J’oubliais! Une dernière petite chose, ajouta-t-il en farfouillant rapidement dans sa besace et en en retirant une fiole noire. Tenez, frictionnez-vous le corps avec cet onguent et nous serons pleinement rassurés.

Troublés, mais encore hésitants, ils avaient toutefois fini par se dévêtir. Maintenant, bien que nus comme des vers, les Gobelins ne se décidaient toujours pas. L’habile professeur, pour les convaincre tout à fait, ajouta :

— Chanterelle jaunissante! Pressez-vous! Je garde un œil sur votre gibier. Ficelé comme un saucisson, il ne va pas s’envoler! Maintenant, courez au ruisseau!

Aussitôt, les huit Gobelins détalèrent à toutes jambes en direction du cours d’eau. Le professeur Boustrophédon les regarda s’éloigner un étrange sourire au coin des lèvres. Puis, faisant volte-face, il contempla le prisonnier, le visage animé d’une joie intense.

— Coprin chevelu?! Pied-Bleu?! Pivoulade pâlissant! s’écria le gros professeur.

— Collentin, je te salue, murmura le Magicien, les moustaches frémissantes.

— Inocybe du Patouillard! Pleurote corne d’abondance!

— Doucement, mon vieil ami, tu ne vas pas me réciter tout ton manuel de champignons?! Détache-moi vite, les poignets me brûlent…

— Ef! Ef de l’If?! J’en tombe des étoiles! Excuse-moi, mais j’ai les mains qui tremblent… Marasme des oréades! bafouillait-il en coupant fébrilement les liens de son ami.

 Aah! Merci mon cher compagnon. Sans ton arrivée miraculeuse, je partais pour le Grand Voyage, souffla Ef, en serrant le gros lutin contre lui.

— Viens vite, nous nous embrasserons plus tard. Il serait fin de ne pas traîner dans le coin. Tes vauriens ne vont pas tarder à finir leur débarbouille et je les prédis rouges de colère!

— Hein? marmonna Ef sans comprendre.

— Je t’expliquerai plus tard, grimpe dans mon carrosse! lança Boustrophédon en poussant son vieil ami devant lui.

Serrés tous deux sur le siège du conducteur, le professeur fit aussitôt claquer les rênes pour activer ses lièvres blancs.

— Youhou! Mes bons garçons. En route! Dare-dare! En avant!

En un rien de temps, la roulotte fila, à vive allure, sur le sinueux chemin forestier. Les lièvres jumeaux bondissaient au milieu des arbres gigantesques, leurs grandes oreilles claquant au vent.

Non loin, barbotant dans l’eau verte et froide du ruisseau, les huit malfaisants n’entendirent rien de la fuite des deux compères. Ils observaient leur peau avec effarement.

— Nuit du Garou! Regardez-moi, je mûris comme cerise?!

— Pluie de crottes! Je suis ton besson, me voici à devenir couleur fraise?!

— Sangpourri! Le gros professeur s’est joué de nous!

Nus, rouges et furieux, les Gobelins n’imaginaient pas encore les cinglantes railleries des Gobelines en face de leur piteuse mésaventure qui nourrira longtemps la légende d’Ef de l’If dans ce pays de lutines blondes.

Déjà loin du ruisseau, des rires sonores faisaient, à leur passage, s’envoler des bandes de mésanges charbonnières sous le couvert de la forêt profonde.

— Ah! HAA! AAAH! Hi ! Rouges! HAA! AAAH AH! ROUGES!

— OH OOOH! Hé hé OHVache de vache! Comme je te le dis!

Le Professeur herboriste et le Magicien forain se donnaient de bonnes claques dans le dos, en partageant une chopine de bière de pomme.

— Oui! En guise d’onguent, je leur ai refilé une teinture à drapeau! Une véritable calamité à détacher. Crois-moi, le rouge de la honte les poursuivra longtemps! Oh OOOH! Haaa! HAA! Ils en ont pour plusieurs lunes avant que leur peau ne retrouve sa couleur véritable…

 

À quelques distances de la carriole, un lutin mystérieux suivait la piste d’Ef de l’If. Masqué d’or et monté sur un renard noir, il fonçait à ses trousses avec le regard mauvais. C’était cet inconnu qui avait, sans difficulté, poussé les rustres Gobelins à s’attaquer au grand Sotré roux. Sans se douter le moins du monde de cette filature, les deux bons compères, tout heureux du hasard de leurs retrouvailles, poursuivaient leur conversation.

 Maintenant que l’orage est passé, éclaire-moi sur cette intrigue, Ef. Je te connais bien, aussi je me demande pourquoi tu ne t’es pas servi de magie pour te défendre contre ces vulgaires adversaires? questionna Boustrophédon en posant sa main sur le bras de son ami.

— Par mes fidèles moustaches, je vais te révéler un secret. Une chose bien mystérieuse. Les magiciens, les véritables! Ceux de ma race ont des jours tabous. Ainsi, dans l’année, il existe des périodes où la magie m’est interdite. Et ce jour d’aujourd’hui se range dans cette catégorie.

— Clavaire jolie? Mais comment ces buses de Gobelins pouvaient-ils avoir eu vent de ce secret?

— Mystère! déclara Ef en tirant sur la pointe de ces longues moustaches.

Ces deux-là se connaissaient depuis des lustres. Ils avaient été dans un passé pas si lointain compagnons de moult aventures formidables. Ef de l’If ne se connaissait pas de meilleur ami de par ce monde que ce lutin rondelet, la tête perpétuellement coiffée d’un haut et large chapeau de pailles colorées — où, notons-le, se collait toujours un minuscule escargot jaune du nom de Saperli.

 

Le professeur Boustrophédon, gros et gras comme quatre lutins bien portants, se savait admirable. Il n’était pas un magicien, mais le plus grand savant du peuple Korrigan[3]. Inventeur, entre autres, du bonnet qui rend benêt! De la lotion qui fait perdre ses cheveux! De l’élixir qui rend vieux! Et du pissenlit à cinq fleurs qui porte malheur si on le mange en salade! Son véritable orgueil lui venait surtout d’un livre unique et quasi légendaire. Il avait, au fil du temps et de ses expériences, composé un magnifique herbier où, à ce jour, très exactement sept cent soixante-sept plantes rares s’y trouvaient décrites méthodiquement. Pour chacune d’elles, le Maître-botaniste indiquait leur utilité magique, médicinale ou culinaire; à cela, il y ajoutait toutes les précisions sur les conditions de culture et de récolte.

L’on venait de fort loin pour consulter l’imposant manuscrit enluminé, riche de gravures elfiques et de recettes lutines. Boustrophédon ne s’y montrait pas toujours disposé! Nombre de visiteurs, aux semelles brûlées par de longues et épuisantes marches, s’étaient vus devoir repartir sans avoir franchi le seuil de sa bibliothèque. L’Herbier de Boustrophédon ne s’ouvrait pas à tous. Le sage Korrigan choisissait sévèrement les «abeilles dignes de venir y butiner».

 

En route vers le pays des Korrigans, le professeur Collentin Boustrophédon, à la langue bien pendue, eut plusieurs jours pour conter à son compagnon les circonstances qui, par bonne fortune, lui avaient fait croiser sa route. De fait, le Korrigan botaniste revenait d’un assez long périple à travers les terres gobelines, l’ayant conduit jusqu’aux frontières du pays des Nûtons[4]. Il s’en revenait, fatigué et bredouille, n’ayant point trouvé ce qu’il espérait : une Herbe d’Égarement.

— Pas moyen de mettre la main sur un pied d’Égaire, l’herbe qui égare. L’espèce semble définitivement éteinte.

— Tu ne me feras pas croire que chez vous autres Korrigans, il n’existe pas de plante semblable?

— Jadis, oui, on trouvait assez aisément l’Ar Iotan, l’herbe de fourvoiement. Hélas plus de traces de cette merveille depuis l’arrivée des Hommes, ces grands défricheurs!

— Maudits soient-ils !

Les deux lutins progressaient pour l’heure, dans une sorte de clairière, sur les berges d’un cours d’eau serpentant au milieu de rochers gris et moussus. Convaincre les deux lièvres de traverser à gué s’avéra une entreprise des plus délicates. En tête, tirant sur les brides, Boustrophédon s’aventura dans la petite rivière. Avec de l’eau jusqu’au nombril, il ressemblait à un naufragé. À bien observer, sur son chapeau, l’escargot jaune semblait sourire. Ef, lui, posté à l’arrière, poussait hardiment le chariot en se mouillant juste au-dessus des genoux. Les lièvres blancs d’ordinaire taiseux lâchaient de petits cris aigus, les oreilles dressées en pointes sur leur tête.

— Hop! Hop! Mes Joly! encourageait fermement Boustrophédon.

Certes, les lièvres avançaient, mais avec la lenteur de souris en face d’un chat endormi. Le gros conducteur commençait à perdre patience.

— Mille et mille Anthurus! Avancez donc, bougres de mauviettes! Parole, à ce train-là, vous finirez par me donner des envies de civet!

Nerveux, le gros Korrigan ne cessait de tourner vivement la tête de tous côtés, épiant le moindre mouvement (ce qui donnait le tournis à Saperli et emmêlait ses cornes).

— Allez! Ne traînons plus! Je n’aime guère me trouver en plein jour dans ces lieux à découvert.

Enfin, les lièvres atteignirent l’autre rive, en peinant un peu dans le sable de rivière. Ef de l’If se tenait toujours à l’arrière poussant de toutes ses forces pour faire grimper le chariot sur la terre ferme. À cet instant, avec la détente explosive d’un bouchon de cidre s’échappant du goulot, le chapeau de Boustrophédon sauta de sa tête — découvrant au passage son crâne chauve — et aussitôt le lutin proféra ce qu’il faut bien nommer un beuglement sinistre. Affolé, il s’écria : «ARRR! Saperlotte! Des traces d’Hommes!». En effet, de larges empreintes humaines couraient le long de la berge. Le Korrigan pointa illico son nez au vent. Ça sentait le merlan de trois jours et le rance du beurre oublié. Pas de doute, un Homme rôdait dans les parages.

— Citrouille de minuit! Filons! hurla-t-il, avec la voix rauque d’une vieille sorcière fumeuse de pipe depuis cent ans.

Vif comme le lait bouillant se sauvant de la casserole, Boustrophédon bondit sur le siège de la roulotte, commanda à son compagnon de sauter à l’arrière puis sans attendre fouetta les rênes «Ya! Ya!». À croire qu’ils avaient le Diable à leurs trousses, en une fraction de seconde, les lièvres blancs cavalaient en direction de fourrés touffus; abandonnant Ef, éberlué, toujours les genoux dans l’eau. 

— Mais quelle mouche le pique?! se demanda-t-il, les moustaches en queues de cochon.

Rempli de frayeur, le Korrigan poussait les lièvres à pleine vitesse en les guidant sur une étroite sente de chevreuil. Le bougre n’avait même pas remarqué l’absence de son compagnon. Tout en encourageant son attelage, Boustrophédon parlait à Ef sans se retourner, le pensant fermement agrippé à l’arrière de la petite roulotte.

— Tiens bon Ef, il faut nous éloigner encore. La présence des Hommes me donne des ailes!

Quand il prononça ce dernier mot, la roue gauche du chariot se brisa sur une roche de granit émergeant du chemin. Sous le choc, Boustrophédon fut violemment projeté dans les airs. Un long vol plané qui l’envoya s’écraser lourdement dans un enchevêtrement de ronces et de rochers. Les lièvres entendirent un grand «AÏIEEOUILLLE» et puis plus rien.

Ef de l’If, qui avait tranquillement suivi la même route, le découvrit un quart d’heure plus tard, étendu à quelques mètres du chariot accidenté. Le pauvre Korrigan était toujours à demi groggy. Une ronde d’étoiles rouges et transparentes tournant à grande vitesse autour de sa tête. Le pauvre professeur, gauchement affalé contre une souche, peinait à retrouver ses esprits. Agenouillé devant lui, Ef le secoua doucement.

— Collentin? Parle… Comment te sens-tu? Dis-moi quelque chose!

— WHAOUUUUU! hurla le lutin, en tentant de se lever.

Cette fois, totalement lucide, Boustrophédon tenait sa jambe en grimaçant de douleur. La sueur ruisselait abondamment sur son crâne chauve.

— Saperli? Où est Saperli? Mon chapeau, Ef! Retrouve mon chapeau!

Le Magicien n’eut pas à chercher beaucoup, le couvre-chef bigarré avait atterri sur un buisson de mûres et, fort heureusement, l’escargot familier s’y trouvait toujours, accroché comme du gui sur un pommier. Une fois son précieux couvre-chef bien vissé sur le crâne, le professeur, dents serrées, passa un bras sur les épaules d’Ef et, clopin-clopant, rejoignit le sentier où patientaient les deux lièvres, sagement assis sur leur derrière avec l’air penaud.

Ef ne fit aucune remarque sur la course folle menée par Boustrophédon. Le maigre lutin ne voulait point accabler davantage son vieil ami. Après tout, pensa le Magicien, il devait avoir de bonnes raisons pour agir de la sorte. Le jour tabou étant passé, il put à nouveau user de son art singulier. Concentré, Ef de l’If s’approcha de la roue brisée (en treize morceaux!); il tendit le bras, écarta les doigts puis prononça : «illfur en reffuurr!». Aussitôt, les débris épars s’élevèrent du sol et, attirés entre eux comme par un aimant, reformèrent une roue semblable à une neuve!

— Mon art magique se montre très utile pour réparer une roue… Hélas, je ne peux rien pour ta jambe cassée. Un charme ne saurait ressouder correctement un os brisé.

— Bah, nous autres Korrigans possédons une carcasse solide. Une fois chez moi, je m’en remettrai tranquillement.

En un tour de main, le Sotré fabriqua une petite attelle en bois de noisetier pour maintenir la jambe du blessé puis installa son ami le plus confortablement possible à l’arrière de la modeste roulotte. La frontière entre le pays Gobelin et celui des Korrigans ne se situait plus très loin. La pensée de revoir bientôt les terres korriganes, donnait du baume au cœur à Boustrophédon; bien qu’il restât encore sonné par sa rocambolesque chute.

— Allons, Ef, ne tardons plus. Quand l’escargot chie du bleu, c’est qu’il va pleuvoir bientôt! déclara doctement le Korrigan en observant des petites crottes turquoise tachetant son chapeau.

Ef allait lui demander des explications quand un violent coup de tonnerre ébranla le ciel devenu brutalement sombre. À peine le temps pour Ef de s’installer sur le siège du conducteur et se fut le déluge.

 

Observée par deux yeux gris-vert, dissimulés derrière un masque d’or, la petite roulotte s’enfonça, cahin-caha, dans la grisaille opaque d’une folle pluie oblique.







[1] Lutin des Vosges.

[2] Lutins de Normandie.

[3] Lutins de Bretagne

[4]  Lutins des Ardennes

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