Axtréaone, Tome 1 : Sur le sentier des Elfes
Mon incroyable aventure débuta sans conteste en cette matinée de janvier. Ce jour-là, j’ouvris les yeux avant même que mon réveil ne retentisse. Un évènement bien rare puisqu’en ce moment je me couchais si tard que sa sonnerie était pour moi un véritable supplice. Je me tournai vers l’affichage digital qui me renseigna sur l’horaire : six heures quarante-trois. Bien, cela me laissait donc encore un bon quart d’heure avant de devoir me lever. Je souris, accueillant cette nouvelle avec bonne humeur : je n’étais pas en retard ! Je me blottis sous ma couette, tournant le dos au réveil que je n’avais pas pris la peine d’éteindre, au cas où je me rendormirais. Je pris un grand plaisir à me prélasser dans la couverture chaude et rassurante. Dans l’appartement, il n’y avait pas un bruit. Je devinai aux clapotis des gouttes qui tapaient contre ma fenêtre qu’il pleuvait. Je m’efforçai, en fermant de temps à autre les yeux, de ne penser à rien. Ni à la météo, sûrement loin d’être agréable en ce mois de janvier dans le nord de l’Alsace, ni aux examens qui m’attendaient cette semaine… Je laissai mes yeux vagabonder dans ma chambre. Tout était dans un désordre ordonné ! Au milieu de la pièce se trouvait ma valise, placée ici la veille. Il fallait que je la range, mais quand ? Je me demandai à quel moment de la journée j’allais amputer quelques minutes pour cette besogne, quand la sonnerie du réveil retentit. Je soupirai, regrettant déjà les douces minutes qui avaient précédé mon réveil.
Néanmoins, se lever avait du bon pour une chose : j’avais hâte de revoir ma colocataire et meilleure amie Laetitia. Nous ne nous étions pas vues depuis le début des vacances scolaires, qui correspondaient également aux fêtes de fin d’année que nous avions passées avec nos parents respectifs. Elle à l’extrême nord de l’Alsace, moi à l’extrême sud. J’étais arrivée tard hier soir, mon train avait eu du retard à cause du verglas et de la neige. Elle était déjà couchée à mon arrivée. La revoir pour le petit déjeuner me remplissait de joie ! C’est en m’habillant rapidement et en rassemblant mes cheveux à l’aide d’un élastique que je me rendis compte que cette journée démarrait plutôt bien. Un coup d’œil par la fenêtre suffit pour me renseigner sur l’état catastrophique de la météo…
— On ne peut pas tout avoir ! murmurai-je, car je n’aimais guère la pluie, et encore moins le froid.
Les mois d’hiver en Alsace étaient toujours un défi pour quiconque souhaitait mettre le nez dehors. Un point positif cependant : la pluie avait chassé la neige de la veille et annonçait un redoux. Je souris, car j’avais trouvé un nouvel élément positif à cette journée. C’est à ce moment que j’entendis un claquement de porte et des pas rapides dans le couloir qui stoppèrent net devant ma porte.
— Anna ? Tu es là ? me demanda la voix familière, empreinte de hâte, de Laetitia.
— Tu peux entrer ! chantai-je.
— Ah ! Oui, oui, oui… tu es là ! Bonne année ! s’écria-t-elle en me sautant dans les bras.
— Bonne année à toi aussi !
Je me rendis compte qu’elle m’avait manqué encore bien plus que je ne l’avais imaginé.
— Tu vas bien ? Comment se sont passés ces jours de fêtes ? lui demandai-je en relâchant notre étreinte.
— Bien. Oui, d’ailleurs… C’est pour toi ! Ouvre vite… me dit-elle en me tendant un petit paquet orné d’un ruban rose.
— Ah… attends un peu… J’en ai un pour toi aussi. Comme ça nous les ouvrions ensemble ! lui annonçai-je en farfouillant au fond de mon armoire jusqu’à mettre la main sur le petit paquet mou. Voilà pour toi !
Nous étions plantées là, au milieu de ma chambre, déballant nos cadeaux le sourire aux lèvres comme des enfants. Elle ouvrit son cadeau plus rapidement que moi. C’était une belle écharpe de sa marque favorite dénichée dans Strasbourg quelques semaines plus tôt. Elle avait eu un coup de cœur immédiat pour cette petite laine dans un magasin, lorsque nous avions fait les achats de Noël, ensemble évidemment, car nous étions quasi inséparables.
Je finis par arriver au bout du papier cadeau, qui révéla une petite boîte rouge ornée d’une grosse croix blanche. Je reconnus tout de suite l’emblème du drapeau suisse puisque j’avais grandi à moins de dix kilomètres des frontières suisse et allemande.
— Oh ? Un couteau suisse ? lui lançai-je intriguée.
— Ça te plaît ? me lança-t-elle en voyant ma surprise.
— Oui, naturellement, mais comment as-tu eu cette idée ? Aurais-je suggéré une partie de pêche ? repris-je en souriant.
— Je savais que ça ne te plairait pas… mais on peut l’échanger ! dit-elle avec une moue déçue.
— Non, pas du tout, c’est génial ! C’est super pratique ces trucs-là ! Merci beaucoup, répondis-je en lui collant une bise sur la joue !
— Bon, allons déjeuner, reprit-elle joyeusement.
Elle tourna les talons en direction de la cuisine et je la suivis. Dans le petit couloir qui séparait ma chambre de la cuisine, je ne pus retenir un rictus à la pensée d’être l’heureuse détentrice d’un couteau suisse, et du nombre de plaisanteries que j’allais lui faire à ce sujet. J’étais néanmoins très satisfaite de mon cadeau. Ma grand-mère en avait toujours un dans sa poche et elle me disait qu’il lui rendait de nombreux services.
Nous nous installâmes autour de la table de la cuisine après avoir saisi une boîte de céréales et du lait au passage. Nous établîmes le programme de la journée qui se résumait simplement : journée révision à la bibliothèque. Le programme d’histoire était lourd, cette deuxième année à la fac s’annonçait chargée. Laetitia suivait les mêmes cours que moi à l’Université de Strasbourg. Nous avions emménagé ensemble un an et demi plus tôt, sans nous connaître. Nous avions répondu à une annonce d’appartement à louer, publiée par René, notre propriétaire. L’entente fut immédiate et une forte amitié nous unissait à présent.
Ne souhaitant en aucun cas perdre de précieuses minutes, nous nous préparâmes rapidement. Mon choix vestimentaire fut simple : jean, polo manches longues, et un pull que je fourrai dans mon sac… on ne sait jamais. Ma seule hésitation fut sur le choix des chaussures. Au vu de la météo, opter pour une paire de bottes paraissait judicieux. Un dernier regard dans la salle de bains et le tour était joué. Je retournai rapidement dans la chambre pour y prendre mes affaires et en ressortant je vis que Laetitia était déjà sur le pas de ma porte. Elle me toisa un instant avant de déclarer, sourire aux lèvres.
— Tu as changé d’avis ? Tu pars en rando, c’est ça ?
— Non, rétorquai-je un peu mal à l’aise. Mais là, on va juste à la bibliothèque, non ? Et franchement avec ce temps, les exams… Inutile de faire de gros efforts vestimentaires ! Je veux juste être à l’aise...
— Ah ouais, là, c’est sûr que tu vas être à l’aise ! plaisanta-t-elle.
Elle pouvait sans nul doute me taquiner. Autant il m’arrivait souvent de m’habiller de façon un peu simple et décontractée, autant elle avait toujours des tenues très élaborées. Malgré le temps maussade, elle portait une jupe mi-longue noire et fendue sur le côté droit, et un top à manches longues estampillé du logo de sa marque favorite. Rien qu’en observant son t-shirt, je frissonnai. Elle n’avait jamais froid, ou du moins elle n’en disait rien. Le principal pour elle était de rester sexy et glamour en toutes situations, et surtout par tous les temps ! Je la contemplai un instant, envieuse. Elle tranchait beaucoup trop avec moi aujourd’hui. Non seulement par son style vestimentaire, mais aussi par la beauté de ses cheveux blonds et raides. Les miens étaient mi-longs, châtain foncé et bouclés. Je venais de me jurer de faire des efforts pour améliorer mon look après les examens, quand tout à coup, elle me tira de mes songes.
— Eh, tu rêves ?... Je t’ai vexée ? me demanda-t-elle soucieuse.
— Non, non. On y va ?
— OK ! reprit-elle en me suivant du regard alors que je la contournai pour m’avancer vers la porte.
Elle me suivit, mais je remarquai son inquiétude. Elle s’en voulait de sa remarque, mais n’était-elle pas légitime ? Dans l’ascenseur, pour la rassurer, je me regardai en grimaçant dans le miroir.
— J’aurais au moins pu insister sur le fond de teint… J’espère que je ne vais pas rencontrer le prince charmant aujourd’hui !
Elle ne put s’empêcher de rire à mes bêtises et, tout en empruntant le tram qui nous conduisait à la bibliothèque, nous papotions gaiement. J’étais loin de m’imaginer que ce matin-là, dans l’ascenseur, je n’étais peut-être pas si loin de la vérité.
*
— Vivement que ça finisse, tous ces exams ! me lança-t-elle en prenant place à mes côtés à la bibliothèque, deux gros volumes d’histoire ancienne à la main. J’en ai réellement marre !
— Encore cette semaine et puis ce sera fini… Mon groupe commence dès demain. Tu as de la chance de ne commencer que mercredi. Le latin et le grec ancien… j’aimerais bien avoir encore une bonne journée pour les potasser !
— Ouais, me lança-t-elle en faisant la moue, en même temps ce ne sont pas vraiment les options les plus importantes… Moi, j’angoisse pour jeudi et vendredi.
Et elle avait bien raison ! Ces deux jours étaient les plus lourds d’entre tous. J’avais une boule au ventre rien qu’en les évoquant. Le mieux était encore de changer de sujet. Malgré les interdits de la bibliothèque concernant les discussions en salle de lecture, je ne pus m’empêcher de continuer à bavarder avec elle : après tout, je ne l’avais pas vue depuis un moment. J’avais tellement de questions à lui poser…
— Il ne faut pas t’inquiéter. Pour une fois, nous avons commencé les révisions suffisamment tôt. J’ai même travaillé l’histoire médiévale pendant les fêtes, c’est dire ! Au fait, comment vont tes parents ?
— Oh, bien dans l’ensemble, dit-elle en soupirant, mais nous nous inquiétons tous pour grand-père. Il n’a pas vraiment pas la forme. Je le trouve de plus en plus faible.
— Ah, je suis navrée… je…
— Mesdemoiselles ! lança la voix furieuse de la bibliothécaire.
Comprenant que la vieille femme nous rappelait à l’ordre et surtout au silence, nous nous tûmes, un sourire aux lèvres. Puis nous consacrâmes toute notre attention à César, Auguste et les autres. Ce n’était pas tant les heures passées à potasser qui m’alertèrent sur l’horaire, mais mon ventre qui gargouillait si fort que j’en étais gênée. Un coup d’œil à mon portable et je vis qu’il était treize heures. Laeti, toujours plongée dans ses révisions, ne relevait pas le nez. Je décidai donc de ne pas la déconcentrer. Mais pour moi, impossible que je m’y replonge. J’avais trop faim et je n’avais tout simplement plus envie de travailler ! Je me redressai pour détendre un peu mon dos et mes épaules endolories. En face de moi, une immense bibliothèque chargée d’ouvrages anciens occupait le mur. J’aimais cet endroit. Nous venions souvent ici, au premier étage. Les grandes fenêtres permettaient une bonne luminosité et l’ambiance était chaleureuse. Je laissai à nouveau le temps à mon esprit de vagabonder. Je fis le point sur ma matinée de révision, en jetant un œil aux autres étudiants de la bibliothèque. Je me sentais déjà fatiguée et j’avais envie de rentrer. La faim me tiraillait.
— Va falloir très vite te trouver un truc à manger ! Ton ventre grogne tellement qu’il perturbe toute la matière grise de l’étage ! me fit remarquer Laeti avec un sourire.
— Ce n’est pas faux, chuchotai-je.
Elle rangea rapidement ses affaires. Je fis de même, fourrant négligemment mes classeurs dans mon sac, ravie de me mettre bientôt quelque chose sous la dent ! Je suivis Laeti de très près. Nous nous frayâmes un passage entre les tables bondées d’étudiants. Je fus ralentie un instant par un étudiant dont le sac s’était renversé après le passage de mon amie. Il les rassemblait pendant que je soupirais profondément, exaspérée de devoir attendre encore un peu plus avant de pouvoir calmer mon estomac qui criait famine. Déterminée, je me penchai donc vers les affaires de ce dernier afin de l’aider. Tout à coup j’eus le sentiment que la pièce commençait à se noircir autour de moi, à tournoyer, et je me mis à trembler.
Une autre pièce apparut devant mes yeux, une immense salle dont les peintures étaient ternes et les sols dégradés. Il me semblait même qu’à certains endroits, il n’y avait plus de toit. Je me trouvais dans une ruine très spacieuse. Je n’y prêtai pas plus d’importance, car un homme tout de noir vêtu se tenait devant moi. Sa beauté me figea. Il avait les cheveux châtains, qu’il portait courts même si certaines mèches plus longues poussaient vers ses yeux verts. Son visage carré soutenait une expression douce. Ses lèvres étaient charnues et rosées. Il était grand, ses épaules larges remplissaient le haut de sa veste, mais le reste de son corps était dissimulé sous des vêtements amples. Il me fit face, puis s’avança lentement vers une femme qui se tenait à la droite de la pièce, près d’un bloc de pierre. Les mains croisées, elle suivait l’homme du regard. Elle était parfaitement calme, je ne distinguai pas son visage, mais sa chevelure retint mon attention. Les pointes de ses cheveux étaient rouge vif. Sa robe était couverte de poussière, ce qui ne me permettait pas d’en distinguer la couleur. Une fois l’homme arrivé à sa hauteur, il se tourna si brusquement qu’il m’effraya. Je fis un bond et avant que cette image s’efface, j’entendis l’homme me murmurer : « Bienvenue chez toi… enfin ».
Heureusement, j’ai survécu à mon malaise. Et ce n’était pas peu dire. J’aurais fini par manquer d’oxygène avec l’attroupement qui s’était formé autour de moi. Seuls les yeux bleus du jeune homme au sac renversé me regardaient avec angoisse. Il me fit un sourire amical et m’aida à me relever.
— Ça va ? Tu es sûre que tu tiendras debout ? m’interrogea-t-il visiblement très inquiet.
Je rougis. J’étais extrêmement mal à l’aise de la situation. Je cherchai désespérément un visage amical dans cette foule quand j’entendis le son de sa voix.
— Mais bon sang, laissez-moi passer ! pesta Laetitia et arrivant à ma hauteur, elle me tendit un verre d’eau.
— Tom m’a dit qu’il veillait sur toi, me dit-elle en montrant du menton le jeune homme au sac. Je suis allée te chercher de la flotte. Ça va mieux ?
— Oui, j’ai surtout grand besoin de sortir d’ici ! Merci pour ton aide Tom, et toutes mes excuses pour ce malaise. À la base, je voulais juste t’aider à ranger tes affaires, mais je crois que j’ai fait une petite hypoglycémie.
— Ce n’est pas grave, rit-il. Du moment que tu n’es pas blessée. Mon sac a amorti la chute de ta tête.
— Oh, je vois. Pas de dégâts ? demandai-je avec un sourire d’excuse.
— Non, répondit-il doucement.
— Bon, allons-y, j’ai vraiment besoin d’air. Merci encore Tom.
— De rien, salut, dit-il en faisant un vague geste de la main. Euh, je suis ici demain et toute la semaine d’ailleurs, alors si tu passes dans le coin… bégaya-t-il. Je serais ravi d’avoir de tes nouvelles.
— Euh… oui, oui ça peut se faire, répondis-je spontanément.
C’est à ce moment-là que je pris la peine de le regarder plus attentivement. Il était blond, ses cheveux courts étaient arrangés en un savant coiffé décoiffé. Son visage finissait par une mâchoire carrée. Une petite fossette creusait sa joue gauche. Il semblait plus âgé que nous, une impression accentuée par sa grande taille. Son regard, d’un beau bleu perçant, trahissait une assurance qui me troublait. Il s’aperçut que je le dévisageais et me lança un sourire amusé, qui dévoila de belles dents blanches.
En sortant de la bibliothèque, mon amie me soutenait encore « juste au cas où… » Elle avait le regard et le ton inquiets. Je la suivis et je compris très vite qu’elle prenait le chemin de l’appartement. Cela ne me déplut guère, car j’avais envie de me reposer. Je réviserai dans mon lit. Je comprenais que cela n’avait pas dû être une expérience spécialement agréable pour elle non plus.
— Désolée, m’excusai-je.
— Ben, tu n’y peux rien. Mais si tu veux faire des rencontres, tu pourrais t’y prendre de façon un peu plus… discrète ? me charria-t-elle.
J’eus un large sourire, heureuse qu’elle ne m’en veuille pas.
— Il est mignon, hein ? fit-elle en me serrant un peu plus le bras.
— Oui, confessai-je. Un regard étrange, non ?
— Ça ne m’a pas choquée, tu comptes le revoir ?
— Je n’en sais trop rien. Je déciderai demain, OK ?
— Tu devrais… c’est peut-être ton prince charmant de la journée… rigola-t-elle en se remémorant notre conversation espiègle menée quelques heures plus tôt dans l’ascenseur.
Sur le chemin du retour, je lui racontais les images apparues lors de mon malaise. La gêne fut rapidement remplacée par des éclats de rire moqueur de mon amie qui ne put se retenir de me charrier :
— Il n’y a que toi pour tomber dans les pommes et rêver d’un bellâtre !
Consciente de l’étrangeté de la situation, je gardai néanmoins le visage de l’homme en mémoire. Une image claire et limpide. Il était si parfait qu’il ne pouvait que sortir de mon imagination. Une part de moi avait envie de sourire à cette réalité et une autre était peinée. Peinée à l’idée que jamais je ne le reverrai. C’était pathétique, ma propre invention me manquait déjà.
La semaine s’avérait plus difficile que je ne le pensais. Nous passions les examens et il régnait dans l’appartement, une étrange atmosphère mêlée de stress et de fatigue. Ce fut sans doute la raison pour laquelle je me focalisai sur le visage parfait de l’homme que j’avais vu dans mon rêve. Une sorte d’exutoire. Dès que le stress retombait, je le faisais revenir. J’avais espéré refaire ce rêve au moins une fois dans la semaine, mais non, rien. Nous étions enfin vendredi. Après avoir terminé le dernier partiel et avoir flâné dans les rues de cette ville que j’aimais tant, j’arrivai enfin chez moi. Étant la première dans l’appartement, je décidai de mijoter un bon petit repas. Je m’attelai à la préparation d’un colombo de poulet. Cuisiner me détendait toujours et me permettait de me vider la tête. Quelques minutes plus tard, ma sauce mijotait et je m’autorisai un petit verre de vin blanc sucré. À peine assise, mon verre à la main, Laeti entra dans la cuisine.
— On commence sans moi maintenant ? s’amusa-t-elle en se vautrant sur la chaise en face de moi. J’en peux plus ! ajouta-t-elle.
— Prends un verre, ça ira mieux ! lui suggérai-je en lui faisant glisser un verre à pied dans sa direction.
— Waouh, ça sent bon… un colombo ?
— Oui, j’avais envie qu’on fête ensemble la fin de cette semaine éreintante !
— T’es un amour ! Merci. Ce week-end, il faut que l’on sorte, proposa-t-elle.
— Pourquoi pas ? répondis-je en rigolant.
— Mais oui ! Beaucoup de facultés ont fini les partiels cette semaine. Il y a donc de très grandes chances que bon nombre d’étudiants soient dehors… pour décompresser.
— Vrai. Mais tout ça avec beaucoup de repos. Hormis notre petite escapade de demain soir, je veux juste rester ici à dormir et à manger tout le week-end !
— C’est dit ! bon rajouta-t-elle en se frottant les mains, on mange ?
Sur ces bonnes paroles, nous préparâmes la table et nous dînâmes tout en détaillant nos partiels, les sujets, les erreurs, avant de finir la soirée affalées dans le salon. Je somnolais déjà quand son portable sonna.
— Maman, salut… décrocha-t-elle. Je… commença-t-elle, mais visiblement interrompue. Son regard s’assombrit. Elle se leva et me fit un signe de la main m’indiquant qu’elle se retirait dans sa chambre.
Délicate attention. Décidément, c’était vraiment une personne agréable à vivre. Je pouvais donc continuer à survoler le feuilleton à la télé… Rabattant la couverture qui se trouvait à mes pieds, je m’installai plus confortablement encore. Quel heureux sentiment que d’avoir les examens derrière soi ! Je replongeai dans ma série policière du vendredi soir et fut vite entraînée dans l’intrigue. Je ne sais pas trop combien de temps s’était écoulé quand une petite voix m’appela.
— Oui ? Laeti ? Je m’assis sur le canapé, l’oreille aux aguets.
Rien. Ne comprenant pas, je me débarrassai de la couverture et me levai. M’avançant vers la porte du salon, j’avais toujours l’oreille tendue, mais toujours rien. Je retournai vers le canapé, mais à peine assise j’entendis une voix murmurer : « Va la voir ». Est-ce que je rêvais ou je perdais la boule ? Bien décidée à ne pas passer pour une cinglée, je me rendis sur le pas de la porte de mon amie.
— Laeti ? … Tu m’as appelée ?
— Non, mais entre s’il te plaît.
— Tu ne sais pas ce qui vient de… ben, que se passe-t-il ? lui demandai-je une fois les yeux posés sur elle. Tu pleures ? Qu’est-ce qui se passe ?
Elle était assise sur son lit et pleurait à chaudes larmes. Lorsque je m’avançai vers elle, elle se coucha et enlaça sa couette. Touchée par son chagrin, je m’accroupis à côté de son lit.
— Alors ? insistai-je auprès d’elle en caressant ses longs cheveux blonds. Que s’est-il passé ?
— C’est mon grand-père. Il a eu une attaque dans l’après-midi, sanglota-t-elle.
— Oh, ma belle, je suis désolée pour toi… je ne sais pas quoi te dire…
Et c’était réel. Que dire à une personne qui venait de perdre un être cher ? À part une bonne dose de bêtises… Je cherchais, mais rien ne me vint à l’esprit.
— Tu veux que je reste auprès de toi ?
En guise de réponse, elle me fit un hochement de tête. Je m’installai à côté d’elle. À la différence du mien, Laeti avait un lit deux places. À peine installée, elle posa la tête sur mes genoux. Elle était très proche de son grand-père, avec qui elle avait vécu. Sa famille s’était installée dans la maison maternelle et son grand-père assurait souvent les retours de l’école pendant que la grand-mère préparait le déjeuner. Il était si fier d’elle lorsqu’elle lui annonça qu’elle se lançait dans des études d’histoire. C’était il y a deux ans.
Sa peine me fendait le cœur. Elle ne méritait pas de connaître une telle douleur. Elle était d’une nature toujours positive et rigolote. Je songeai que j’aurais aimé lui prendre cette douleur et la ressentir à sa place, même pour quelques minutes, juste pour la soulager. Elle sanglotait de plus belle. Il me fallait trouver une façon de l’apaiser. Mais comment ? Une petite voix intérieure se mit à scander : « Dereratum, Dereratum », mais quel était ce mot qui me venait à l’esprit ? La puissance de la voix s’accentuait à mesure que les sanglots de Laeti augmentaient. Au bout de quelques minutes, il m’était devenu impossible de contenir ce mot, il fallait que je le prononce, ne serait-ce qu’une fois. Je décidai de le formuler le plus bas possible pour ne pas passer pour une cinglée auprès de mon amie.
— Dereratum.
La voix dans ma tête s’estompa aussitôt. J’attendais une réaction de Laeti. Je pensais qu’elle me demanderait de me répéter, imaginant son étonnement. Au lieu de cela, ses sanglots s’estompèrent progressivement et, à ma grande surprise, elle s’endormit. Je restai figée. C’était une situation surréaliste. Étais-je folle à lier ? Après quelques minutes, je me rassurai en me disant que c’était tout simplement un concours de circonstances. J’attribuai toute cette folie à la fatigue. J’entendais des voix ! Il fallait que je me repose… absolument !
Je me levai en prenant soin de couvrir mon amie et, après avoir éteint la télévision, je me dirigeai vers la salle de bains. Je me sentirai bien mieux après une bonne douche. Une fois bien au chaud dans mon lit, je chassai toutes les idées noires avant de sombrer dans un sommeil lourd et profond. Cette nuit-là, je fis le rêve que j’attendais tant, celui de ce doux visage, rassurant et parfait.
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