Maudits, tome 1 : Le livre d'Ambre
I
« On ne perçoit du monde que ce qu’on est préparé à en percevoir. »
Bernard Werber
Attirée par les lueurs vacillantes des causes perdues, je collectionnais mes échecs comme des trophées. Plus tortueux était le chemin, plus satisfaisant était mon chagrin. Aveuglée par l’attrait du désespoir, je fonçais tête baissée vers les murs infranchissables. Tous disaient que je finirais par apprendre la leçon. Tous disaient que mes tourments se dissiperaient avec le temps.
Le temps, cet allié supposé pour apprivoiser l’absence d’un être cher, se transformait en un sculpteur impitoyable de la mémoire. Un à un, les précieux moments s’effaçaient, laissant place à un vide abyssal au fond de ma poitrine.
Avec le temps, les questions lancinantes telles que : « Pourquoi maman est partie ? », « Pourquoi maman ne revient pas ? » se noyèrent dans le silence assourdissant de l’indifférence. En l’espace de quelques années, j’avais perdu mon père, Abel, ma mère, Kali, et mon oncle, Solon. Tristes conséquences d’un mauvais karma, je présumais. Malicia, la femme du dernier disparu – et accessoirement la seule famille qu’il me restait – m’avait offert une maigre explication lors de mon septième anniversaire : ma mère était partie en cure, sans aucune autre précision, avec la promesse fragile de revenir si son état de santé le lui permettait. Puis vint, quelques années plus tard, le tour de Solon, mon oncle, qui sombra dans un mystérieux accident.
Chaque soir, en rentrant de l’école, je gravissais les marches menant à ma chambre, le cœur battant à tout rompre. J’ouvrais la porte guettant l’impossible apparition de Kali. Avec les années, son visage s’était estompé dans mes souvenirs, et son sourire avait été le premier à s’être effacé. J’avais fini par l’oublier et ma « mère » devint « la femme qui m’avait mise au monde ». Malgré cela, les années avaient scellé ce sentiment amer d’abandon. Rendue vulnérable, le sarcasme devint mon unique et infaillible arme de défense, au déplaisir de ma tante qui définissait ça comme de « l’insolence à l'état pur ».
Les vingt-deux années qui précédèrent l’été qui changea ma vie avaient été d’un ennui mortel. Cela dit, pour comprendre mon histoire et la situation dans laquelle je me trouve aujourd’hui, il est important de revenir sur quelques éléments clés de mon passé. Tout d’abord, moi, Ambre Tusalem, vingt-deux ans de thérapie en carence, naquis à Plobannalec-Lesconil, un dix-sept novembre. Ce village de quatre mille âmes, à peine plus animé lors de la Fête des Langoustines, est loin d’être célèbre. Si vous connaissez cette délicieuse bourgade à deux pas de l’Océan Atlantique, je vous félicite. Somme toute, il n’y a que les initiés qui connaissent Plobannalec-Lesconil. Et détrompez-vous si vous pensez que ce petit patelin n’a pas son importance dans mon récit. Il est le berceau de tout ce qu’il y a pu y avoir de mal dans ma vie, en commençant par ma naissance.
Ce fameux matin, où tout a commencé à s’accélérer, ce devait être un dimanche comme tant d’autres : une douce oisiveté ponctuée de réflexions philosophiques sur ma vie trépidante, de surf Internet intelligent, et de vidéos hilarantes sur des chats mille fois plus intéressants que moi. Je pensais me remplir quelques paniers sur des sites de vente en ligne, pour, tout compte fait, les annuler en rébellion contre le capitalisme consumériste. J’aurais probablement mangé un carré de chocolat, puis deux, puis trois, engloutissant finalement toute la tablette. Après ça, j’aurais sûrement procrastiné, esquivant la préparation du travail à rendre pour la rentrée de ma deuxième année de Licence en langues et civilisations étrangères, que je suivais à distance. Qu’aurais-je fait en premier ? Regarder un film, lire un livre, m’essayer à la peinture ? Ou aucun des trois parce que j’aurais passé tellement de temps à me décider que j’aurais été fatiguée de choisir ? L’indécision était clairement l’un de mes pires démons… jusqu’à ce jour. Bref, un dimanche type, comme il me semble que je les aimais.
Cependant, mon projet était tombé à l’eau à la minute où l’affreux vacarme de talons claquant sur le plancher du couloir avaient retentit. Le bruit s’était arrêté net devant la porte de ma chambre. Et dans l’entrebâillement, une enveloppe y avait glissé, une lettre manuscrite à l’intérieur.
Ambre,
Lorsque tu liras ces mots, tu seras probablement déjà une femme. Tu auras grandi sans moi et tu m’en voudras sûrement énormément. La rancœur que tu ressentiras sera légitime, et aucune excuse ne pourra jamais effacer la douleur que je t’ai causée. Sache que malgré tout ce que tu pensais et malgré tout ce que tu penseras après avoir lu cette lettre, je ne regrette rien. Partir était le bon choix, car il existe des combats qui nous dépassent.
Un jour peut-être tu découvriras la douloureuse vérité au sujet de notre famille. Ce jour-là, ta tante saura t’expliquer ce que tu devras savoir.
Aussi pénible que cela puisse être, ne cherche pas à me retrouver. Reste loin de moi, car tu es l’une des raisons pour lesquelles je suis partie. Tu es le stigmate qui me rappellera toujours que je me suis égarée. Je dois nous protéger du mal qui nous ronge. C’est pourquoi ne va jamais là où tout a commencé.
Je mets fin à ma lettre, mais je ne t’oublierai jamais, quoiqu’il advienne. Prends soin de toi.
Même après une troisième lecture, la méfiance persistait, comme si j’avais été en fait victime d’un canular de très mauvais goût. Après quinze ans de silence, une lettre de ma génitrice ressurgissait, bouleversant les repères que j’avais patiemment construits. Comme un château de cartes balayé par le vent, mon équilibre vacillait, laissant place à un flot d’émotions contradictoires.
L’odeur poussiéreuse de la lettre et sa teinte de vieux papyrus m’indiquaient qu’elle ne datait pas d’hier. Je ne pouvais qu’en déduire qu’elle avait été rédigée avant la disparition de ma génitrice, si tant est qu’elle en fût l’auteure. Sans doute avait-elle été conservée dans un vieux coffre, reléguée dans une pièce oubliée de la maison. Rectification : du manoir. Car c’était bien dans un charmant édifice du XIXe siècle que je logeais, à l’écart du bourg et des regards indiscrets, caché par une forêt imposante qui engloutissait, année après année, notre terrain en friche. Deux mille mètres carrés de pierre et de bois, et près d’un hectare de parc agrémenté d’un mystérieux jardin clos. La belle vie, me direz-vous ? Sur le papier seulement. Les règles strictes instaurées par ma tante m’avaient toujours permis de garder les pieds sur terre : « Utilise uniquement l’espace vital dont tu as besoin ». Tel était sa maxime. Ainsi, la plupart des pièces restaient à l’abandon, et des draps recouvraient certains meubles de cet endroit qui ressemblait de plus en plus à un château hanté. Quelques portes avaient même fini par être condamnées.
L’avantage d’une grande maison était d’avoir mille et une cachettes pour échapper à l’inquisition de ma tante Malicia. Chaque rencontre avec elle se transformait en une énième leçon de morale. Nos conversations étaient soit virulentes, soit inexistantes. Le juste-milieu n’existait pas entre nous. En vérité, nos uniques expressions d’affection se manifestaient à travers le prisme de violentes joutes verbales.
Ce jour-là, j’étais particulièrement peu disposée à me faire sermonner. D’autant plus que je la soupçonnais d’être à l’origine de cette cruelle farce. Je me massais les tempes dans un long soupir lorsque la porte s’ouvrit brusquement.
— J’ai frappé, pourquoi tu n’as pas répondu ? lança Malicia, exagérément agacée.
— J’ai reçu ton corbeau, répliquai-je tel un automate, les yeux toujours rivés sur les derniers mots.
— Et alors ?
Comme à son habitude, elle prenait son air arrogant qui m’irritait, en temps normal. Cette fois-ci, je n’y portai guère attention. C’était un bien pour éviter un mal. Nos rares échanges étaient rarement empreints de bienveillance.
— Elle s’est fait embrigader dans une secte, inventai-je avec sarcasme. Elle demande que tu lui fasses un virement de dix mille euros pour pouvoir subvenir aux besoins de sa nouvelle famille et finir sa cure, bien sûr. Et comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule : elle s’est mariée avec le gourou, elle sera peut-être sacrifiée en dernier.
Lassée, Malicia me toisait d’un air austère, mais très vite, elle fit rouler ses grands yeux. Fière de ma plaisanterie, je m’étalai de tout mon long sur le lit, puis soupirai en croisant les doigts derrière ma tête. Percevant de côté sa mine déconfite et ressentant la chute de la pression atmosphérique dans la pièce, je finis par céder.
— Alors quoi ?
— C’est donc bien elle qui l’a écrite ? renchérit-elle en refermant la porte de la chambre derrière elle, comme si elle ne souhaitait pas que les fantômes du couloir surprennent notre conversation.
— Ce n’est pas signé, comme par hasard. Mais de qui veux-tu que ça vienne ? Une grand-mère inconnue qui m’aurait aussi abandonnée ? Je ne serais pas surprise, cela dit. Peu importe, si c’est elle, je suis très contente qu’elle ait pensé à moi pendant sa retraite thérapeutique. Même si c’est parce que je suis le stigmate qui lui rappelle sans cesse qu’elle s’est égarée, ajoutai-je en reprenant ses termes.
« Elle ». Jamais, je n’aurais pu utiliser le mot « maman » à nouveau. J’avais inventé des centaines de scénarios pouvant expliquer les raisons d’un tel abandon, sans jamais trouver de justification satisfaisante. Quoi qu’il en soit, qui était-elle pour réapparaître par le biais d’une lettre, une quinzaine d’années plus tard ? Malicia soupira, visiblement exténuée par mon sarcasme.
— Bon, trêve de plaisanteries, déclarai-je pour briser une énième fois le silence. C’est quoi ça ?
Une pause. Un soupir. Je repris :
— Et puis une lettre ! Sérieusement… Quel intérêt de me donner ça, maintenant ?
Je m’interrompis, les yeux hagards. Comment pouvais-je encore ressentir de la déception ? D’un coup de tête, je balayai les pensées obscures qui cahotaient sauvagement mon esprit.
— Peu importe, je crois que le jour est arrivé, ajoutai-je d’un air dramatique en référence au courrier de ma génitrice. Le jour où je découvre la douloureuse vérité.
Ma tante semblait figée, telle une statue sculptée dans la pierre. Brusquement, elle s’anima à nouveau et porta sa main à sa lèvre supérieure. Son regard se planta dans le mien et elle opina du chef. Pour l’agacer, je feignis l’impatience en me roulant sur le côté, l’observant attentivement.
Malicia était une mondaine qui venait d’embrasser la cinquantaine. Son allure évoquait la chaleur du marbre et l’aménité du bourreau. Elle donnait toujours l’impression d’une assurance inébranlable : une main de fer, sans le gant de velours. Victime collatérale de plusieurs événements malheureux, elle avait su garder la tête haute, se forgeant cette image de femme autoritaire. Pourtant, depuis les disparitions de sa belle-sœur et de son mari, une ombre s’était insidieusement installée dans les profondeurs de son âme. Il m’arrivait parfois de la contempler avec pitié. Néanmoins, cette rigidité faisait partie intégrante de sa personne. Sur sa tête ovale s’étiraient de longs cheveux cendrés, fatigués par la vie. Je me rappelle que le plus souvent, elle les coiffait en chignon, dissimulant cet amas sans grâce. Ses grands yeux, jadis d’un vert lumineux, étaient désormais durs et froids. Juste en dessous, un nez fin et légèrement busqué ne la mettait guère en valeur. Plus bas encore, un petit grain de beauté noir ornait sa lèvre supérieure. Somme toute, elle aurait parfaitement incarné la sorcière d’un conte pour enfants.
Elle me tira de mon examen et poursuivit, toujours aussi méprisante :
— Alors, tu viens ou tu ne viens pas ? Je n’ai pas tout ton temps, ajouta-t-elle en balayant la pièce du regard avec un air de dégoût.
— J’arrive, ma tante, je me hâte.
— Tu me suis, tu ne fais rien d’autre, ordonna-t-elle sèchement en fermant la porte derrière moi et en jetant un dernier coup d’œil dans la chambre. Et garde ton sarcasme dans le petit trou qui te sert de bouche, ma chérie.
Nous empruntâmes le couloir de droite, celui où ma tante exposait avec une fierté ostentatoire la dizaine de trophées et de diplômes scientifiques de mon défunt oncle. Comme pour rendre éternel le souvenir d’un être cher, elle exigeait que chaque trophée soit minutieusement dépoussiéré une fois par semaine. On le qualifiait, paraît-il, « d’as » en science. Il avait été maintes fois félicité pour ses travaux en luminothérapie et en géotechnique, deux domaines non assimilables en apparence. Cependant, Solon était un savant aux multiples facettes. Le gène de génie avait dû se perdre il y a une génération, à mon grand regret.
Malicia filait à toute allure, ne s’arrêtant qu’au moment de tourner à gauche juste avant le boudoir du second étage. Je pressai le pas pour tenir sa cadence. Ses deux affreuses reproductions de Yayoi Kusama me faisaient toujours grincer des dents. D’ailleurs, elles juraient avec l’atmosphère lugubre de ce château à l’abandon. Évidemment, elle s’était fait avoir en les achetant sur Internet (« pour un prix défiant toute concurrence », avait-elle dit), mais elle ne voulait rien entendre à ce sujet. Peut-être, le deuil nous fait-il prendre des décisions dénuées de toute sagacité, après tout ?
Plus loin, alors que nous nous apprêtions à descendre les escaliers en colimaçon, un claquement sec retentit derrière nous, à l’autre bout du couloir. Je sursautai et surpris Malicia à faire de même. Comme synchronisées, nous nous retournâmes pour tenter d’identifier la source du bruit. Juste à temps, j’aperçus une silhouette se glisser dans l’entrebâillement d’une des dernières portes du couloir. Seule la couleur rose poudrée d’un morceau de vêtement retint mon attention.
Je pivotai vers Malicia, cherchant dans son regard une explication à cette scène intrigante. Mais elle ne me donna pour réponse qu’un air confus et embarrassé. Puis, elle tourna les talons et se remit en marche. Un détail me troublait. À la disparition de son mari, ma tante avait remercié une grande partie du personnel de maison, laissant ainsi la demeure se vider peu à peu. Les uniformes des rares employés restants étaient noirs et violets, les couleurs de la famille Tusalem, un choix discutable, là encore. Alors qui était-ce ? Une nouvelle recrue ? Une invitée dépourvue de bonnes manières ? Une pensée soudaine traversa mon esprit, faisant s’accélérer mon pouls. Un frisson glacial parcourut mon corps. Cette silhouette fugitive… et si c’était elle ?
Un dernier coup d’œil par-dessus mon épaule et je m’engageai dans l’escalier qui descendait à l’étage inférieur. Cette présence furtive, peut-être, l’avais-je tout simplement imaginée. Pourtant, le stress me nouait déjà l’estomac.
Le séjour inférieur se dévoila, et un long soupir accompagna mon inspection. Le « salon Ursula ». C’est ainsi que j’aimais l’appeler, en référence aux couleurs de la famille qui s’étalaient dans les moindres recoins de la pièce, des décorations murales en passant par l’immense tapis libanais qui couvrait le sol. Mon esprit avait réinventé la décoration de ce salon des millions de fois. Comment était-il possible de manquer à ce point de goût ? Mes ancêtres ayant tous disparu, il était peut-être temps pour moi de renouveler la charte graphique familiale.
En progressant dans l’organe décisionnaire du Manoir, je feignis des haut-le-cœur et des éblouissements pour agacer ma tante, comme à mon habitude. Celle-ci n’y prêtait même plus attention, elle semblait nerveuse. D’un geste las, elle me fit signe de m’asseoir. Sans broncher, je m’installai dans un des fauteuils noirs qui lui faisaient face. Elle saisit nonchalamment la lettre de mes mains. Puis, elle se mit à la lire à haute voix, me procurant un étrange malaise. Elle s’interrompit à : « Ta tante saura t’expliquer ce que tu devras savoir ».
— Je vais aller droit au but, commença-t-elle de manière solennelle.
— C’est-à-dire ? m’enquis-je en mimant sa posture.
— Tais-toi et écoute attentivement, je vais tout expliquer. Mais laisse-moi aller jusqu’au bout, s’il te plaît, continua-t-elle en appuyant sur le dernier mot et en poussant une tasse de café dans ma direction. Pour une fois.
Sans dire un mot, j’acquiesçai.
— Tu fais partie d'une grande famille, les Tusalem.
— Grande…, répliquai-je en comptant sur mes doigts.
Quant aux siens, ils se crispèrent davantage sur le vieux papier.
— Tu m’as comprise. Ce que je veux dire, c’est que ce n’est pas une famille ordinaire. C’est difficile à dire, mais tu n’es pas une enfant normale, continua-t-elle en cherchant ses mots.
Je fis rouler mes yeux et passai ma longue queue de cheval sur ma tête pour la laisser pendre de l’autre côté.
— Malicia, Malicia, Malicia, la stoppai-je sur un ton ferme et sérieux. Tu ne m’apprends rien de nouveau, malheureusement. En revanche, laisse-moi te dire quelque chose que tu n’as pas l’air de saisir.
J’ajustai ma position dans le fauteuil.
— Il n’y a pas de « famille ». Il n’y a que toi et moi. C’est tout. Puis dans quelques années, il n’y aura plus que toi ici. J’aurai fini mes études et le délai de vingt ans sera écoulé après la disparition de Kali. Elle sera alors déclarée morte ou absente par la justice, peu importe… Tout ça sera de l’histoire ancienne, je pourrais alors toucher l’héritage qui me revient de droit pour acheter un appartement loin, très loin d’ici. Mais bon, ne nous emballons pas, Ambre, nous pourrions être déçues… encore. Bref, ce que je veux dire, c’est qu’il est temps que tu fasses ton deuil, que tu passes à autre chose, toi aussi. Ta meilleure amie te manque, ton défunt mari te manque, mais tous ces foutus médocs que tu prends ne vont pas t’aider, malheureusement…
Je me tus, sans savoir pourquoi. En fait, si. Peut-être avais-je conscience que je venais de rajouter la goutte d’eau qui allait faire déborder le vase. D’un autre côté, je me sentais soulagée d’avoir enfin avoué ce que je pensais. Pourtant, en voyant les joues de ma tante s’empourprer, je regrettai un instant ma tirade. De fines veines venaient découper ses pommettes en d’infimes parties. Sa tasse de café brûlant atterrit sur le tapis devant elle. Elle me fit répéter mes propos avec cette expression que les adultes utilisent fréquemment lorsque leurs enfants viennent de dire la bêtise du siècle : « Pardon ? ».
Qu’ai-je fait ?
Il fallait sortir de là, et vite.
Ne panique pas ! Ne-panique-pas !
Une cellule de crise s’organisa alors dans mon cerveau pour élaborer un plan de secours précipité. Ainsi, pour éviter d’éventuelles représailles et sachant que nous étions seules toutes les deux, j’optai pour la meilleure arme : un mensonge colossal. Un vieil adage dit bien que plus le mensonge est gros, plus on y croit. Il n’y avait donc plus une minute à perdre. Je déglutis discrètement, relâchai mes poings, et pris un air inquiet.
— Est-ce que ça va ? interrogeai-je en arquant le sourcil, le ton teinté d’incompréhension et le regard rempli de surprise.
Je fis claquer mes doigts devant le visage de ma tante.
— Malicia... Tu m’entends ? continuai-je en feignant une mine inquiète. Tu t’es perdue un instant dans tes pensées et… tu as fait tomber ta tasse de café.
— Quoi ? Tu te fiches de moi ?
Il fallait réfléchir vite.
— Non, rétorquai-je en essayant de moduler ma voix. Tu as vraiment fait tomber ta tasse de café… Regarde !
— Je n’ai pas rêvé tout de même ! Et les médicaments ?
Continue Ambre.
— Quels médicaments ? Tu veux tes cachets, c’est ça ? Où est-ce que tu les as mis ? renchéris-je en scannant la pièce.
Je manquai de m’engloutir dans la noirceur de son regard.
— Quoi ? Attends, tu parles de moi ? Alors là, je te promets que je ne prends pas de médicaments, je te promets ! jurai-je en mimant l’innocence même. J’avoue avoir peut-être fumé une substance illicite à cette soirée-là, cette fameuse soirée, la dernière d’ailleurs, toi-même tu sais. Mais…
Diluez le mensonge dans une vérité. Laissez agir quelques instants… Si la préparation ne prend pas, ajoutez un peu d’ironie.
— Entre nous, aujourd’hui, je préfère me soigner avec d’autres types de plantes, tu vois, continuai-je en basculant ma tête de droite à gauche pour simuler la réflexion et l’agacer comme à mon habitude.
N’hésitez pas à noyer votre interlocuteur dans une mare d’informations incohérentes.
— L’homéopathie ou les huiles essentielles à toutes les sauces : pour le stress, les menstruations, l’acné, surtout l’acné…
Malicia se redressa sur son siège, un brin troublée. Ses yeux inexpressifs se posèrent sur la tache sombre du tapis.
Et voilà !
Un silence pesant s’abattit sur la pièce.
— Est-ce que… j’ai rêvé ? souffla-t-elle la tête baissée, sa voix dévoilant de toute évidence une expérience similaire.
Je ramassai la tasse brisée, mes mains tremblantes reflétant mon propre trouble.
— Sans doute. Tu as fini par dire que je n’étais pas une enfant normale, poursuivis-je en reprenant ses mots.
Le silence écrasant s’intensifia. Mon cœur manquait de me tomber dans les mains tant il battait la chamade. Malicia, quant à elle, fixait un point invisible par la fenêtre, son visage verrouillé dans une expression pensive. Une minute s’écoula avant qu’elle ne se tourne vers moi, son regard chargé d’émotions.
— De quoi parlions-nous ? demanda-t-elle, d’une voix atone.
Je me surpris à sourire, heureuse d’avoir réussi à manipuler une adulte généralement inflexible, à la faire douter de sa propre réalité. Toutefois, j’eus un remords atroce (pendant trente secondes, tout au plus). Je savais que je finirais par la rendre folle un jour ou l’autre, enfin plus qu’elle ne l’était déjà. Mais après tout, avoir du remords était pourtant une bonne chose, n’est-ce pas ? Quelqu’un m’a dit un jour que voir le bien dans le mal était une philosophie respectable. N’étais-je donc pas, en fin de compte, une âme charitable ?
J’avais passé trop de temps à penser. Les paroles de ma tante résonnèrent à nouveau dans mon esprit.
— Tu... Tu disais que je faisais partie d'une grande famille, et patati et patata…
Elle soupira, cherchant ses mots.
— Ah oui, c’est ça. À vrai dire, je ne sais pas comment l’amener. Nous sommes différents…
— Blindés du fric qu’on ne verra jamais ? la coupai-je, ironique. Une famille sans structure patriarcale ? Une famille sans structure tout court ?
Ma tante ne portait guère attention à mes plaisanteries. Son visage était grave, figé dans une expression que je ne lui connaissais pas.
— Nous sommes maudits, révéla-t-elle d’une façon nébuleuse.
Un souffle violent s’engouffra dans le salon, éteignant les bougies et faisant vaciller les lampes. Un frisson me parcourut le dos, non seulement à cause de la fraîcheur soudaine, mais aussi à cause d’un sentiment de malaise inexplicable.
— Depuis plusieurs générations, nous sommes maudits. Nous payons une dette éternelle à cause de nos ancêtres.
Je la regardai, incrédule, malgré la mise en scène irréaliste qui me perturbait légèrement.
— Maudits ? C’est un peu fort comme terme, tu ne crois pas ?
— Il n’y a rien d’inquiétant jusque-là, dit-elle en essayant de me rassurer, ses mains tremblantes trahissant pourtant son agitation.
Elle se dirigea vers la fenêtre pour la refermer, mais elle marqua d’abord une pause comme pour sonder l’obscurité qui s’épaississait.
— Non, il n’y a rien d'inquiétant, répétai-je, sarcastique. Mais je suis un peu perdue. De quelle malédiction parle-t-on ? Celle qui oblige à abandonner sa famille, peut-être ?
Elle pivota dans ma direction et planta ses yeux dans les miens comme pour accentuer la sévérité de ses mots. Le ciel, derrière elle, parut s’assombrir encore plus, comme si une force ténébreuse illustrait ses paroles.
— La malédiction des enfants maudits de Tours, retentit sa voix teintée d’effroi.
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