Les sorcières de Clann Nàdair, Tome 1 : Lune
I. SORCIÈRE
North Berwick
(ÉCOSSE 1589)
Assise sur son lit dans la petite chambre de bonne aménagée dans les combles de la maison de maître Seton, Geillis Duncan guettait avec fébrilité l’arrivée imminente des hommes du village. Sa nervosité était d’autant plus grande qu’elle connaissait les raisons de leur courroux. Geillis avait entendu, ce matin, son maître en parler dans le petit salon lors de son entrevue avec le prêtre Smith.
Alors qu’elle s’apprêtait à toquer à la porte pour déposer le thé demandé par Seton, la jeune femme avait surpris un bout de la conversation des deux hommes. Geillis n’avait pas fait directement le lien entre elle et la personne évoquée. Pourtant, il devint rapidement clair à la jeune femme que la pauvre fille possédée par le démon dont ces messieurs parlaient, était-elle. Déroutée par les paroles du prêtre, elle avait momentanément perdu son calme, mais après quelques secondes de flottement, elle avait repris ses esprits et était entrée dans la pièce, ce qui avait mis fin à la discussion. Geillis avait fait bonne figure face à son maître et au prêtre Smith puis s’était hâtée de retourner dans sa chambre. Elle devait réfléchir à la marche à suivre.
En premier lieu, elle avait pensé fuir. Elle connaissait les sentiers de la région de l’East Lothian comme sa poche, malheureusement il en allait de même pour tous les habitants de North Berwick. Pour être réellement hors d’atteinte, je serais forcée de voler un canot et de ramer toute seule jusqu’à la prochaine île, s’était-elle dit, tout en sachant qu’elle en serait incapable. C’était une jeune fille frêle, elle n’aurait jamais la force d’arriver sur l’autre rive et de prendre un bateau pour s’échapper. Et d’ailleurs avec quel argent le ferais-je ? Geillis possédait peu de choses ; deux ou trois vêtements d’été et d’hiver, une paire de souliers usés et à peine quelques menues monnaies afin de s’offrir un ruban pour attacher ses cheveux.
Résignée, Geillis prit la décision de faire face à ses détracteurs. De toute manière elle n’avait rien à se reprocher, songea-t-elle. Elle n’était pas une sorcière comme ils le prétendaient, sinon elle aurait usé de magie depuis bien longtemps pour s’enfuir et vivre plus aisément qu’en étant au service d’un homme.
Soudainement, les cris provenant de sous sa fenêtre la sortirent de ses pensées. Les villageois s’étaient rassemblés et huaient avec détermination la jeune fille.
– Mort à la sorcière ! Brûlez-la avant qu’elle ne nous oblige à obéir au démon. Tuez la créature, la catin du diable, clamaient-ils en chœur.
Hier encore, toutes ces personnes la saluaient d’un sourire amical, la remerciaient de sa gentillesse envers les enfants ou pour un morceau de pain partagé avec ceux qui n’avaient rien. À présent, sans même essayer de lui donner une chance de s’exprimer, ils l’avaient déjà jugée.
Dans son malheur, une lueur d’espoir pointa tout de même le bout de son nez. Elle avait également entendu son maître et le prêtre Smith parler d’un procès. Car pour le moment, les gens comme maître Seton et le prêtre, mais probablement tous les hauts membres de la communauté, savaient qu’elle était innocente, Geillis en était persuadée.
C’était probablement une personne du village qui l’avait dénoncée pour se venger ou par jalousie peut-être, les gens peuvent être si mesquins. Bientôt elle pourrait expliquer à son maître que tout cela n’était qu’un malentendu. Et demain elle reprendrait son travail comme à l’accoutumée.
À cet instant, la porte de sa chambre fut violemment ouverte, maître Seton y pénétra d’un pas déterminé et se dirigea vers elle.
– Maître Seton, je vous jure que je ne suis pas une créature du diable, s’exclama vivement Geillis alors que l’homme s’emparait de son poignet.
Cet homme n’avait jamais été brutal envers elle durant toutes ses années de service. Très tôt, elle avait été employée dans la maison des Seton, une riche famille de North Berwick. Elle avait servi les parents de Monsieur Seton et après leurs morts, avait naturellement continué de servir maître Seton junior.
– Geillis, on ne jure pas devant le prêtre ! As-tu déjà oublié les manières qui conviennent à une bonne catholique ? s’impatienta Seton, ramenant sa servante à la réalité.
Geillis n’avait pas remarqué la présence du prêtre Smith dans le couloir et commença à se confondre en excuses, mais elle fut interrompue par les propos féroces de son maître.
– Sale sorcière ! Il est temps pour toi de faire face à tes méfaits.
Ces paroles plongèrent la jeune femme dans une profonde stupéfaction. Elle avait été trahie, même son maître l’avait déjà condamnée. Comment pourrait-elle s’en sortir si l’homme qui la connaissait depuis petite ne lui laissait aucune chance de se disculper ?
Elle avait eu confiance en lui et qu’avait-il fait ? Rien. Il se contentait d’écouter des ouï-dire, sans se poser d’autres questions.
– Sorcière, reste tranquille que je t’enchaîne, lança-t-il toujours aussi hargneux.
Ainsi maître Seton lui passa les menottes et la força à traverser la foule en délire qui l’attendait devant la majestueuse bâtisse. Toutes les personnes qu’elle considérait comme des proches, des amis, lui crachèrent au visage, la rouèrent de coups, la traitant de tous les noms, sans autre intention que celle de punir la prétendue magicienne et d’assister à un spectacle encore inédit à North Berwick : le bûcher de la sorcière.
C’était le mois de novembre le plus rude que le village ait connu depuis bien longtemps. L’humidité et le froid pénétraient le corps de la jeune fille, engourdissant tous ses membres. Geillis somnolait dans sa cellule, cela faisait déjà quatre jours qu’elle était enfermée dans cette prison.
Le soir de son arrestation, des hommes se prétendant vertueux lui avaient expliqué les raisons de son arrestation. Le prêtre Smith, en tant qu’homme de foi et encore meilleur orateur, en faisait sa mission. D’un ton solennel et supérieur, il avait déclaré :
– Geillis, tu es soupçonnée d’avoir des liens étroits avec le diable. En tant que jeune fille tu ne devrais pas avoir la faculté de guérir les gens de la maladie comme tu l’as fait à diverses reprises.
– Mais je n’ai rien fait de tel, s’écria Geillis surprise par les actes qu’on lui reprochait.
– Tais-toi sorcière, oserais-tu contredire les paroles de maître Seton ? C’est lui qui nous a informés de tes pouvoirs de guérison et de tes sorties tardives sans raison valable. Tu crois vraiment qu’une jeune fille ou même une femme puisse sortir le soir de la maison de son maître sans en avoir eu la permission ? Il est clair que tu allais à la recherche du Malin. Avoue, sorcière, et tu seras condamnée puis gracieusement libérée de l’empreinte du diable. Parle !
– NON ! Je n’ai rien fait. Je ne suis pas une sorcière, s’insurgea la jeune fille.
– Très bien, puisque tu ne veux rien dire, nous prouverons par tous les moyens tes méfaits. Dieu nous aidera dans cette tâche.
Le prêtre Smith avait fait signe à deux hommes qui s’étaient avancés et avaient attrapé la jeune fille par les bras avant de la jeter dans la cellule située en deçà de l’église, près des côtes exposées au vent et à la pluie glaciale de novembre.
Tremblante de peur et de froid, encore sous le choc de la trahison de son maître, Geillis perdait espoir. Pourrait-elle un jour s’exprimer librement ? Un sentiment d’angoisse s’empara d’elle. La jeune servante se mit à hurler d’une voix stridente et terrifiante, comme prise d’hystérie. Rameutés par ce vacarme le prêtre et tous les notables présents quelques minutes plutôt s’approchèrent de la geôle de la jeune fille.
– C’est le diable qui parle à travers elle, proféra le prêtre Smith avec une pointe d’excitation dans la voix.
– Je n’arrive pas à y croire, elle est vraiment possédée, s’empressa d’ajouter Seton.
Tous firent un signe de croix face à la jeune fille pour se protéger du démon.
Aussitôt Geillis se tut, cette crise d’hystérie avait eu raison de ses dernières forces. Elle s’écroula telle une marionnette sur le sol rocheux de sa prison.
– Laissez-la par terre, peut-être le Malin se chargera-t-il d’elle. Si ce n’est pas le cas, nous la ferons avouer demain, trancha Seton avant d’ajouter, je veux l’entendre dire qu’elle est une sorcière, il le faut.
Geillis Duncan passa ainsi sa première nuit emprisonnée dans une cellule qui paraissait plus terrifiante et dangereuse que le bûcher qui l’attendait.
Au petit matin, des gardes s’introduisirent dans son cachot et la relevèrent sans ménagement. Ils la conduisirent dans la salle de conseil du bourg. Autour des tables placées en forme de U, une demi-douzaine d’hommes la dévisagèrent avec étonnement, d’autres avec envie. Elle reconnut certains visages. Il y avait évidemment maître Seton, le prêtre Smith et monsieur McCavish, le pêcheur le plus prospère du village, ainsi que monsieur Fitzgerald le précepteur. Les autres hommes présents autour de la table lui étaient inconnus. Sans doute venaient-ils des villages alentour ou de la ville voisine, Édimbourg.
Impressionnée par tous ces hommes en face d’elle, Geillis n’osa manifester son incompréhension ni énoncer les pauvres arguments qu’elle avait préparés pour sa défense. Bien qu’en définitive il n’y eut pas grande chose à revendiquer. Elle n’était pas une sorcière, point final. Elle n’avait jamais pratiqué de magie et ne saurait même pas comment s’y prendre. Elle était tout simplement elle-même, une bonne âme injustement condamnée.
Un des inconnus autour de la table lui intima de dire la vérité.
– Geillis, reconnais que tu es une sorcière !
– NON, cria-t-elle encore, je ne suis pas une sorcière.
– Dans ce cas, nous allons chercher la trace du malin sur ton corps. C’est comme ça qu’il procède non ? Il cache sa marque dans des endroits malicieux pour signifier que tu lui es fidèle. C’est cela, avoue !
– Non, répéta-t-elle. Je n’ai rien fait de tel, je n’ai rien fait.
L’inconnu ordonna à un des gardes de Geillis de lui retirer ses vêtements. En peu de temps, la jeune fille se retrouva nue, face à ces messieurs faussement puritains, mais extrêmement autoritaires. Un autre homme de main arriva, armé d’une lame coupante, et rasa Geillis de la tête aux pieds. Ses cheveux tombèrent au sol en même temps que le peu de dignité qui lui restait. Elle se retrouva prise au piège des regards de ses tortionnaires, encore plus humiliée qu’elle ne l’avait été par la trahison de celui en qui elle avait le plus confiance.
Chacun à la suite inspecta méticuleusement le corps jeune et frêle de l’adolescente. Il était impératif de prouver la culpabilité de Geillis, de prouver que sa loyauté allait au diable.
Après un temps qui sembla durer une éternité pour Geillis, un des hommes s’exclama fébrilement.
– Là ! Je la vois sur son cou, cachée près de l’oreille gauche, la marque du Malin est bien visible. Observez ! Juges ! Cette jeune fille est une catin du diable.
Tous se levèrent et s’approchèrent de la prisonnière.
– Oui, c’est vrai, admirent-ils d’une seule voix.
– Alors, sorcière, tu n’as plus le choix, confesse-toi maintenant.
Au même instant, une voix forte et profonde s’éleva depuis le pas de la grande porte.
– Tu brûleras en enfer sorcière ! cria un homme en pointant un doigt vers Geillis alors qu’il marchait à grands pas vers elle.
Tous les juges présents dans la pièce firent d’un même mouvement une révérence moyennement réussie.
– Votre Majesté, c’est un honneur de vous recevoir à North Berwick, déclara Seton.
Le roi Jacques VI d’Écosse reprit la parole sans accorder d’attention à Seton ni aux autres juges présents.
– Prêtre Smith, grâce au ciel, je suis en mesure de me tenir devant vous aujourd’hui, car le diable a échoué. Il a envoyé ses sorcières pour me tuer et m’empêcher de régner dignement sur l’Écosse. Mais Dieu est bon et me protège.
– Cette sorcière a essayé de me tuer, dit-il en pointant à nouveau son doigt vers Geillis. Il y a quelques semaines de cela, alors que je me rendais en Scandinavie auprès de ma bien-aimée Anne de Danemark pour en faire mon épouse, des vents terriblement forts transformèrent la mer en un monstre géant et sans pitié. Cette tempête fut causée par les sorcières de ce bourg, je le sais, car j’en aperçus trois au-dessus du navire, qui criaient à ma perte. Cette mésaventure a retardé mon retour. Cela est fort détestable. Cette femme doit payer le prix de sa déloyauté envers son roi et son Dieu.
Puis, se tournant avec calme vers Geillis, il empoigna fermement son menton et lui imposa de répondre.
– Sorcière ! je sais que tu es la cause de ces tempêtes. Dénonce tes complices, tu n’étais pas seule ce soir-là. Je vous ai vues sur le navire, volant tels des fantômes maléfiques.
Geillis, horrifiée par les propos tenus par le roi, releva les yeux. Comment aurait-elle pu voler jusqu’en mer ? Le roi devait être furieux de ne pas avoir pu rentrer selon ses plans et cherchait maintenant une excuse insensée pour rendre toute cette mascarade plus divertissante. Mais de là à faire condamner une jeune servante pour sorcellerie, c’était un crime terrible. Quoique j’en pense, c’est le roi. Il agira à sa guise, pensa-t-elle, accoutumée à n’être rien d’autre que le jouet des hommes puissants.
– Je ne suis pas la sorcière que vous cherchez, mon roi.
– Si ! Tu es bien celle que je cherche. Je te reconnais, mais je veux que tu dénonces tes complices. Qui sont-elles ? Comment vous y êtes-vous prises ? Sorcière, je veux tout savoir, parle donc, s’écria Jacques VI d’un ton exaspéré.
Et pour la seconde fois en deux jours, le corps de Geillis céda et elle s’évanouit.
– Assez de ces plaisanteries. Sortez-moi cette créature d’ici, hors de ma vue, ordonna le roi.
Les gardes qui soutenaient la jeune femme depuis le début la ramenèrent dans sa cellule sans même l’avoir préalablement revêtue. Ils jetèrent quelques vieux chiffons et une couverture à côté de l’adolescente encore inconsciente. Rapidement réveillée par le froid et le vent qui soufflait avec force dans la geôle, Geillis se précipita sur ces haillons et tenta bien difficilement de se réchauffer.
Abattue par cette violence, la jeune femme se perdit dans la crainte de nouvelles tortures. Chaque grondement de vent, chaque pas ou cliquetis de clés devenaient une source d’angoisse.
Tous les moyens furent utilisés pour la faire avouer. On commença par la priver de sommeil et de nourriture (ou bien celle qu’elle recevait n’aurait même pas contenté un cochon), la rudesse de l’hiver, le froid glacial qui lui piquait le corps comme des milliers d’aiguilles la rendait de plus en plus vulnérable. Personne n’avait un mot gentil, les gardes lui crachaient à la figure. Tout cela était trop difficile à supporter. Au bout de trois jours, Geillis commença à divaguer sur les sorcières, les rencontres nocturnes et les sorts qu’elle aurait prétendument lancés. Quand son corps semblait paralysé par le froid, la jeune servante subissait le supplice du pointage. Cette pratique consistait à enfoncer une aiguille dans la chair de la présumée sorcière afin de prouver que la partie du corps marquée était insensible à la douleur.
Et c’est ainsi que chaque seconde devint une lutte constante, une souffrance pour le corps et l’esprit. Au bout du quatrième jour, impuissante face à ses tortionnaires, Geillis abandonna la bataille et avoua.
– Je vais vous dire tout ce que vous voulez savoir, mais laissez-moi en paix, implora-t-elle.
– Que déclares-tu, Geillis Duncan ? demanda le prêtre Smith
– Je suis une sorcière, c’est vrai.
– Ah ! la créature a flanché, notre Dieu est plus fort que ton diable, s’écria Seton avec enthousiasme.
Une tribune exceptionnelle fut construite en hâte dans l’église de North Berwick pour que tous les habitants de la région puissent assister au procès de la sorcière Geillis Duncan.
Geillis fut contrainte de divulguer de sombres secrets, qu’elle inventa au fur et à mesure de son interrogatoire. Elle entama sa pseudo confession en reconnaissant être une sorcière ainsi qu’appartenir à un clan.
– Oui, je suis une des sorcières dont parle le roi.
– Qui sont les autres, Geillis ? questionna maître Seton
– Je ne peux pas vous le dire sinon elles me maudiront.
– Elles ne peuvent rien contre toi dans la maison du Seigneur, tu devrais le savoir, puisque tu es une des leurs, s’exclama âprement le prêtre Smith.
– Elles s’en prendront à moi d’une manière ou d’une autre. Mais comme je suis, quoiqu’il arrive, condamnée au bûcher et qu’elles n’ont rien fait pour me secourir, je vais les dénoncer.
Geillis, toujours délirante, commença réellement à croire à son discours. S’emportant de plus en plus, laissant tomber le masque, elle se vengea des villageois qui lui avaient craché à la figure et qui l’avaient jugée sans vergogne en criant des injures sous sa fenêtre.
– Alors qui sont-elles ? s’impatienta le roi
– Elles ne sont pas que des femmes, il y a des hommes dans les rangs du démon.
– Comment oses-tu sorcière ! Seules les femmes sont faibles. Elles seules succombent au charme du diable, s’insurgea Seton.
– Oh, non, maître Seton, les hommes sont plus faibles que les femmes. Regardez-vous, vous vous êtes fait servir vos repas par une sorcière depuis des années et vous n’avez jamais rien remarqué. Qui est le plus sot dans cette histoire ? rétorqua Geillis avec insolence.
À ces mots, le peu de sympathie que Seton éprouvait encore à l’égard de Geillis s’évanouit pour toujours. Il secoua la tête avec dédain et reprit :
– Oui, je vois bien que le Malin t’a transformée, Geillis. Il n’y a plus de doute possible. La mort sera un trop beau cadeau, dit-il en la frappant au visage.
Geillis ne regretta pas ses propos, ces hommes qui lui faisaient face étaient si vaniteux, si suffisants. Elle exprima sa colère, son sort était scellé, autant en tirer profit jusqu’au dernier moment.
Le roi Jacques VI d’Écosse de plus en plus impatient se leva de son siège et s’avança vers Geillis, n’éprouvant aucune peur. Il croyait fermement en la puissance du Seigneur ainsi qu’en sa protection. Nez à nez avec la sorcière, il attrapa une nouvelle fois son menton, la regardant droit dans les yeux, puis brusquement il se retourna et s’exclama avec passion vers la foule.
– Villageois de North Berwick, cherchez vos fourches, cherchez le feu, cherchez tout ce qui pourra infliger les plus douloureuses souffrances à cette fille du diable. Sa bouche est précieuse pour connaître les autres sorcières qui se cachent parmi vous, pour le reste, faites ce que bon vous semble.
– NON ! s’écria Geillis, non, par pitié ne me touchez pas. Je vais vous donner les noms que vous souhaitez.
Ne supportant pas l’idée d’une énième séance de torture, Geillis se résigna à révéler les noms de certaines personnes.
John Fians, l’instituteur de Prestonpans, Agnes Thompson, Barbara Napier, la veuve du Comte Archibald Douglas, huitième Comte d’Angus.
La liste devint trop longue, trop de gens connus et respectés de la région furent nommés. Les villageois en restèrent abasourdis. Tant de traîtres autour d’eux. Bientôt les murmures se firent de plus en plus audibles, chacun craignant pour sa propre vie, même s’ils en oubliaient l’essentiel, à savoir qu’ils étaient innocents. Ils tremblaient à l’idée d’entendre Geillis Duncan scander leurs noms.
– Agnes Sampson.
Le dernier nom divulgué par Geillis suscita une nouvelle agitation dans la salle. Agnes Sampson était une sage-femme respectée des environs, une femme adorable, toujours prête à aider son prochain.
– Non, cela ne se peut, s’emporta un des juges. Cette femme apporte soulagement et bienveillance à tout le comté.
– Mais c’est là que réside la force du Malin, murmura le prêtre Smith. Il enrôle de belles personnes que l’on ne pourrait jamais suspecter. D’ailleurs, est-ce possible qu’une femme sans magie puisse sauver et mettre autant de nourrissons au monde ? Impossible, Geillis Duncan dit vrai, Agnes Sampson ne peut être qu’une sorcière, cela fait sens, messieurs les juges.
À ce moment précis, la terre se mit à trembler. Ces quelques secondes d’effroi finirent de persuader la population de North Berwick que les sorcières étaient très irritées contre Geillis et plus particulièrement, Agnes Sampson.
– Allons braves gens de North Berwick, il est de notre devoir de rechercher toutes ces sorcières et de les condamner au bûcher, s’exclama avec hargne maître Seton.
Emporté par l’euphorie de cet ordre et la perspective des châtiments qui allaient être donnés aux sorcières, le tremblement de terre fut rapidement oublié. Geillis Duncan retrouva sa cellule et, alors que la nuit commençait à tomber, tous les villageois partirent à la recherche des sorcières précédemment nommées, fourches et torches de feu en main.
°°°
À quelques lieux de North Berwick dans une petite chaumière à la lisière des bois, deux femmes aidaient la jeune Gemma à donner naissance à son premier né. La mère avait fait venir Anny et Caragh, des sœurs qui mettaient leurs talents de guérisseuses à profit pour aider la population de l’East Lothian à rester en bonne santé.
– Gemma, c’est une jolie petite fille que tu viens de mettre au monde, qu’elle soit protégée par Mère Nature depuis ce premier jour jusqu’au dernier, souffla délicatement Anny en berçant le bébé dans ses bras habiles avant de le poser sur le sein de la jeune maman.
Au même instant la terre gronda quelques secondes, suffisamment pourtant pour qu’Anny et Caragh entendent la même voix : Agnes Sampson sera bientôt brûlée sur le bûcher de la sorcière, vous devez la sauver.
Agnes Sampson, leur amie, une sage-femme exemplaire, fidèle et loyale à la promesse d’aider les autres, de respecter la nature. Tous les préceptes qu’elles-mêmes avaient appris à Clann Nàdair, leur monde magique.
– Qu’est-il donc arrivé pour qu’Agnes Sampson soit condamnée ? interrogea Anny d’une voix basse pour que Gemma n’entende rien.
– Je ne sais pas, Agnes est une personne discrète et aimée de tous. Quoiqu’il en soit nous devons lui venir en aide, ajouta Caragh sans vraiment savoir comment faire.
En milieu d’après-midi, on toqua à la porte de la chaumière. Les deux sœurs échangèrent un regard suspicieux.
– Qui est là ? demanda Anny d’une voix mal assurée.
– C’est moi, Fergus, je reviens du village de North Berwick avec de grandes révélations.
Gemma fit signe à Anny de laisser entrer le jeune Fergus que tout le monde connaissait dans les environs. Travaillant comme palefrenier et délivrant les messages pour les seigneurs du comté, il était apprécié pour sa gentillesse et son calme, se différenciant ainsi des manières indélicates et rustres des hommes du village.
Alors qu’il félicitait la jeune mère, Caragh lui demanda des nouvelles du village. Que se passait-il avec Geillis Duncan ? Elle avait eu vent de plusieurs histoires délirantes au sujet d’un clan de sorcières qui sévissait dans le village.
D’abord timide, Fergus se contenta de raconter sans trop de détails les quatre jours de supplice qu’avait vécu Geillis. Puis il devint très bavard et, très impressionné par le tremblement de terre précédent, conta aux trois femmes les aveux de la servante de maître Seton puis la liste des sorcières du clan que Geillis avait dévoilé.
– Il y a une chasse aux sorcières qui se prépare. Geillis Duncan a avoué être une vraie sorcière et avoir juré fidélité au Malin, mais aussi avoir comploté contre le Roi Jacques VI d’Écosse avec d’autres sorcières, ici même dans la sainte Andrew’s Auld Kirkin. Je n’en reviens pas, c’est la première fois que je vois une vraie sorcière de mes yeux, affirma-t-il à bout de souffle.
Caragh et Anny ne purent s’empêcher de sourire à la remarque de Fergus.
– Fergus, qui sont les autres sorcières nommées par Miss Duncan ? Les connais-tu ? le questionna Caragh inquiète.
– La sorcière Geillis a nommé plusieurs personnes que je ne connais pas, mais tout le monde a tressailli au nom d’Agnes Sampson. Plus encore quand, au moment précis de la dénonciation, la terre a grondé. C’était impressionnant à voir, Milady Caragh. Vous avez senti le tremblement ici dans la chaumière ?
– Oui, Fergus, répondit Anny. C’était court, mais assez fort.
– Et qu’ont-ils l’intention de faire maintenant, Fergus ? Sont-ils déjà à la recherche de ces personnes ? poursuivit Caragh impatiente d’en apprendre plus sur le sort d’Agnes.
– Des sorcières vous voulez dire, Milady Anny ?
– Oui, Fergus si tu veux. À la recherche des sorcières.
– Évidemment, tous les gens qui assistaient aux aveux de la sorcière Geillis sont partis armés de fourches et de torches pour se protéger des femmes du Malin et les ramener devant la cour des juges en présence du Roi d’Écosse Jacques VI lui-même. Tout cela paraît si invraisemblable, dit-il en secouant la tête.
Anny et Caragh comprirent qu’elles devaient agir rapidement si elles voulaient sauver leur amie Agnes des griffes cruelles des villageois.
– Anny, nous ne pouvons pas laisser Gemma toute seule avec le bébé et encore moins si des hommes malintentionnés passaient dans le coin avec ces histoires de sorcières. Reste ici avec elle et le bébé, moi je vais demander à Fergus de me ramener au village pour en apprendre plus.
– Très bien. Mais sois prudente, il fera nuit sous peu et je ne sais pas dans quel état de peur ou d’excitation se trouvent les villageois. J’attendrai ici, jusqu’à ton retour et surveillerai Gemma et le bébé.
– Fergus, peux-tu m’accompagner à North Berwick ? Je ne peux croire ce que l’on dit sur Agnes Sampson et les autres.
– Bien sûr, Milady Caragh, mais je vous préviens, le spectacle ne va pas vous plaire.
– Oui, Fergus, tu as raison sur ce point, cependant ne perdons pas de temps en bavardage, allons à la rencontre de ces sorcières.
Caragh était assise à côté de Fergus sur une carriole branlante et se demandait quelles étaient les raisons qui avaient poussé Geillis Duncan à dénoncer des personnes innocentes. Bien évidemment, elle comprenait très bien la peur qu’éprouvait la jeune femme. Être arrêtée pour sorcellerie était tout sauf une partie de plaisir. Elle-même savait à quels risques elle s’exposait si les gens de la région venaient à apprendre sa réelle identité à l’instar d’Anny. Toutes deux seraient torturées et brûlées sans vergogne.
Car si Geillis Duncan et Agnes Sampson n’étaient pas des femmes de magie, Anny et elle étaient bien ce que les individus de ce monde nommaient « sorcières ».
Anny était une sorcière née pour soigner les corps blessés, mais également les âmes tourmentées. Caragh, elle, était une sorcière sage-femme hors pair, réussissant à mettre au monde les bébés les moins téméraires comme les plus vigoureux. Grâce à elles, les douleurs et les maux de la vie étaient rapidement soulagés.
– Milady, vous ne semblez pas vouloir croire que Geillis et Agnes soient des sorcières, questionna Fergus, sortant Caragh de ses pensées.
– Effectivement Fergus, je n’y crois pas, tout simplement parce que les sorcières n’existent pas.
– En êtes-vous bien sûre ?
– Oui Fergus, les sorcières comme les fées et les lutins sont des légendes que l’on invente lorsque l’on ne peut expliquer quelque chose rationnellement dit-elle avec conviction, plus pour se convaincre elle que Fergus.
– Mais Milady, êtes-vous consciente de ce que l’on raconte sur vous et dame Anny ?
– Non Fergus, sommes-nous aussi accusées de sorcellerie ? demanda-t-elle hâtivement.
– Non, pas exactement, Milady Caragh, mais souvent les femmes guérisseuses sont des sorcières aux yeux des gens. Ils se demandent tous pourquoi certaines femmes parviennent plus facilement à mettre les enfants des autres au monde alors que ce travail est le même pour toutes.
– Fergus, il n’y a rien de magique là-dedans, il s’agit simplement d’une aptitude personnelle. Toi, tu es doué pour dresser les chevaux alors que d’autres n’y entendent rien. Y a-t-il de la magie dans tout ça Fergus ?
– Non, je ne crois pas. Cela me vient naturellement.
– C’est un don inné. Toi, tu dresses les chevaux et Anny et moi soignons les blessures.
– Milady, je dois néanmoins avouer que je vois une forme de magie dans la façon dont j’arrive à dresser les chevaux. Parfois, c’est si simple que c’en est déconcertant. Et puis, Milady, moi Fergus Turner, j’ai eu la chance d’être instruit par un précepteur. J’arrive à raisonner, j’essaie d’analyser les choses qui paraissent surnaturelles, mais les gens du village n’ont pas eu cette chance. Ce que vous me racontez, Milady Caragh, je le comprends, mais d’autres n’auront pas cette patience, alors je vous conseille de surveiller vos propos !
– Est-ce là un avertissement Fergus ?
– Oh oui ! pour votre sécurité et celle de Milady Anny, faites très attention à qui vous parlez.
– Bien Fergus, je suivrai ton conseil.
Après cette discussion, Fergus se tut et conduisit le chariot vers le village de North Berwick, tandis que Caragh se rappelait l’avertissement donné par le jeune palefrenier, se demandant si par le passé elle ou Anny avaient été trop volubiles sur des sujets peut être considérés comme étranges pour les Waldull, les êtres non magiques de ce monde.
Il était indéniable que depuis les trois années où elles vivaient auprès des Waldull elles avaient aidé un grand nombre de gens et beaucoup venaient de très loin pour n’être soignés que par elles. Et si, durant ces années de bonheur, elles avaient commis une bévue qui jusqu’à présent était restée insoupçonnée ? Et si, en la voyant arriver aussi rapidement au secours d’une autre guérisseuse elle allait, elle aussi, être arrêtée pour sorcellerie ? Apparemment dans ce monde, on courrait à sa perte en faisant de bonnes actions.
Caragh hésitait de plus en plus à se rendre à North Berwick, convaincue qu’il s’agissait d’un piège et que Fergus avait tenté de la prévenir durant leur conversation. Mais son penchant naturel pour la guérison et l’équilibre du bien la poussait à aider son amie Agnes Sampson.
Comment faire si elle se retrouvait à son tour prisonnière de cette paranoïa collective ? Comment contacter Anny pour la mettre en garde afin qu’elle échappe à cette chasse aux sorcières ? Et plus encore, pourrait-elle intervenir en faveur de toutes les guérisseuses et sages-femmes de Clann Nàdair présentes en ce moment même dans le monde Waldull ?
Caragh en était persuadée, Kaelia, la cheffe guerrière de Clann Nàdair, était la seule à même de les secourir. Mais pour cela, elle devait lui transmettre un message. Malheureusement, sans l’aide et les pouvoirs d’Anny, elle serait incapable de lui envoyer un état de la situation. Elle allait avoir besoin de l’appui de Fergus, mais pouvait-elle lui faire confiance ?
– Fergus, pourquoi es-tu venu chez Gemma ? Savais-tu qu’Anny et moi y serions ?
– Oui évidemment, tout le monde est au courant. Gemma a raconté à qui voulait bien l’entendre que les deux meilleures sages-femmes mettraient son bébé au monde, et hier soir la sœur du tavernier a raconté que Gemma avait commencé le travail et que son mari, Edward, était parti vous chercher avant de finir saoul comme un bœuf à la taverne.
– Ah oui !
– Caragh, pourquoi me demandez-vous tout cela ?
Impossible de lui répondre sans exposer ses intentions. Caragh n’avait d’autre alternative que d’user de ses talents de guérisseuse sur Fergus Turner pour connaître la vérité.
Elle sortit de sa bourse, une flasque de scotch aromatisé de quelques plantes bien choisies.
– Oh, pour rien. Tu as soif ? J’ai toujours un peu de scotch légèrement aromatisé sur moi. En cas de blessure grave, un bon remontant est la meilleure solution pour donner du courage.
– Avez-vous besoin de courage, Milady, pour rencontrer les villageois ? dit-il, rieur.
– Non, bien sûr, mais c’était une bonne excuse pour boire un trait d’alcool devant toi. Caragh fit semblant de boire une petite gorgée et passa la flasque à Fergus.
– Merci Milady, j’admets que ces histoires de sorcières me font quand même un peu froid dans le dos. Une bonne rasade de ce breuvage me donnera le cran nécessaire pour retourner à North Berwick.
Fergus attrapa d’une main ferme la gourde et but une bonne gorgée de ce mélange de veritaserum. Dans quelques minutes, se dit Caragh, je saurai s’il me reste un avenir dans ce monde.
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