Céra et les vieilles sorcières
I
L'eau racle
C |
’était une nuit effroyable, comme elles l’étaient souvent dans la contrée de Gryndelwald. Si les journées étaient la plupart du temps belles, d’un soleil brillant et d’une nature flamboyante, les nuits pouvaient être terrifiantes.
Une tempête faisait rage. La pluie tombait à former des torrents autour des arbres. Une carriole couverte, toute tarabiscotée, fendait la forêt à toute vitesse manquant de s’embourber et de se renverser à chaque instant. Le pauvre cheval, qui était seul à tirer ce véhicule plein à craquer, était lui aussi tout tordu. Il était vieux et avait plus que tout envie de faire une pause. Mais il n’aimait pas l’eau, du moins pas l’eau qui lui tombait dessus en trombe, il mettait alors toutes ses dernières forces en action pour rentrer au plus vite au bercail.
Céra, qui était censée avoir les rênes, était allée se réfugier dans la carriole, se faufilant entre les produits de toutes sortes empilés dans l’habitacle. Un éclair fendit la nuit et illumina le contenu d’un des pots juste à côté d’elle. Un ver long comme un intestin qui flottait dans un liquide visqueux devint soudain blanc et translucide. La sorcière s’effraya. Elle maudit Pétula et Maggi qui, elle en était sûre, étaient déjà rentrées.
Le bon vieux cheval, qui aimait encore moins les éclairs que la pluie, redoubla d’efforts. Il lui semblait qu’il courait aussi vite que dans sa jeunesse. À son tour, il maudit ces trois biques qui n’avaient toujours pas acheté un ou deux autres chevaux pour tirer cette vieille charrette tout aussi rouillée que lui.
Le véhicule traversa la lisière de la forêt et déboula au milieu d’une prairie. Plus loin, une lumière brillait devant une vieille chaumière.
Pétula et Maggi venaient d’arriver devant la maisonnette. Elles secouèrent leurs balais gorgés d’eau sur lesquels elles venaient de voyager et se réfugièrent sous le minuscule auvent de l’entrée qui couvrait à peine leur chapeau. Pétula attrapa enfin sa poignée de porte au fond de la poche de sa cape — Maggi avait un jour fait fondre les clés de Pétula en les laissant tomber par mégarde dans une potion, depuis elle avait trouvé ce moyen pour fermer sa porte à clé, enfin à… poignée — quand la carriole passa à toute allure devant la maisonnette.
Quant au cheval, il freina des quatre fers, en vain, et alla s’encastrer dans son box. Il traversa le ventail qui heureusement céda très facilement sous son poids, et se retrouva arrêté net quand la calèche vint frapper les montants du box.
« Céra ?! » hurla Pétula dans le vacarme de la tempête. « Mais où est la petite ? » demanda-t-elle en s’adressant à Maggi, toujours en criant. Maggi et elle se mirent à courir vers la carriole. Céra s’extirpa indemne de tout le barda.
*
Après avoir voyagé plusieurs heures dans la nuit et la tempête, les trois sorcières étaient exténuées. Elles firent quelques allers-retours sous la pluie battante pour mettre les produits à l’intérieur et ranger ceux appartenant à la propriétaire des lieux, Pétula, sur des étagères déjà bien pleines.
Les trois sorcières s’activaient sous leurs chapeaux ramollis par la pluie et dans leurs robes noires boutonnées jusqu’au cou et trempées jusqu’à la dernière couche de jupons.
Pétula se débattait avec les mèches qui se défaisaient de son chignon gris parsemé de mèches blanches. Pour ce qui était de Maggi, dont l’allure faisait écho à sa comparse, toutefois plus rondelette, c’était son chignon qui semblait batailler contre une armée de pinces. Ses boucles, tellement bien dessinées qu’on aurait dit des ressorts, étaient sur le point de faire exploser sa coiffure.
Céra, malgré les affres de la pluie, rayonnait de beauté, de jeunesse et d’une tignasse rousse qu’elle aimait laisser détachée. Sa silhouette mince arborait la robe traditionnelle des sorcières, noire, boutonnée, à jupons, qu’elle avait quelque peu personnalisée en y cousant des manchons bouffants sur les épaules.
« Maggi, tu crois que je ne te vois pas ? Tes affaires, tu les ramènes chez toi. Je ne loue pas d’emplacement. Plus de place ici ! » grogna Pétula.
Maggi qui tentait discrètement de ranger quelques-unes de ses fioles sur les étagères de son amie stoppa net. Elle était démasquée. Dommage ! Quelle mégère, se dit-elle. Elle avait pensé qu’en échange de l’information de cette vente, son amie lui prêterait un peu de place. Beaucoup de produits en rupture chez Pétula y étaient vendus pour trois francs six sous.
Maggi bougonna.
« Pas la peine de ronchonner, fallait y penser avant, dit Pétula.
— Je ne pouvais pas laisser passer de si belles affaires », se défendit Maggi.
Il était vrai qu’elle n’avait plus de place chez elle. À force de courir les marchés et de sauter à pieds joints sur toutes les bonnes affaires, Maggi avait accumulé un nombre fou de produits en tous genres. Et pour ne pas arranger les choses, la sorcière était une grande gourmande, adepte de pâtisseries, à qui on avait diagnostiqué il y a quelques années une allergie au sucre.
Son allergie n’ayant pas fait disparaître son envie irrépressible de sucre, elle était allée chercher dans tout un tas de livres comment manger sucré sans sucre. Il se trouvait que, par chance, beaucoup de gens avaient étudié la question, mais Maggi se demandait toujours si ceux-ci avaient réellement un jour goûté leurs préparations. Elle testait quantité de recettes mentionnées par ces nourriturologues et digestologues proposant des alternatives à l’or blanc, mais le succès était rarement au rendez-vous. Néanmoins, elle ne perdait pas espoir.
Pendant que Maggi, d’une pensée à l’autre, était passée du mécontentement à la rêverie en imaginant toutes les recettes qu’elle pourrait concocter avec ses nouveaux ingrédients, Pétula rangeait nerveusement ses achats. Celle-ci avait toujours eu le rôle de cheffe de la bande. Elle ne se l’était pas attribué, mais cela était venu naturellement, au vu de l’autorité dont elle faisait preuve.
Elle n’était pas méchante, loin de là, mais elle n’avait pas beaucoup de tact, de finesse et encore moins de diplomatie. Malgré cela, c’était une sorcière très douée qui aimait transmettre son savoir. Elle avait déjà pris sous son aile et instruit plusieurs sorcières débutantes à l’époque où elle vivait à Corbaduc.
Avant de s’installer à Foury-Noct dans la contrée de Gryndelwald, Maggi et Pétula avaient longtemps vécu à Corbaduc, cette ville fortifiée de la Vallée-de-Travers. Une ville dont les bâtiments étaient tous faits d’une roche de montagne sombre, une ville gris foncé en somme.
Là-bas, toutes les maisons se ressemblaient, sauf celles des sorcières. Elles étaient plus tordues que les autres. Certains spécialistes s’étaient intéressés à la question. Toutes sortes de suppositions avaient été avancées pour expliquer ces déformations. Certains disaient qu’elles étaient liées à la charge des produits posés sur toutes les étagères, d’autres formulaient l’hypothèse qu’elles résultaient des explosions lors de l’élaboration de potions magiques, un autre prétendait qu’elles étaient la conséquence des collisions, fréquentes, lors de l’apprentissage du vol en balai.
En réalité, il s’agissait du fait que les sorcières, par tradition, devaient toujours construire elles-mêmes leurs maisons. Seulement, elles n’avaient aucun talent en maçonnerie et le résultat était souvent bancal. Heureusement, la magie les aidait un peu, autrement elles vivraient certainement toutes dans de minuscules cabanes.
Après quelques décennies passées là-bas, Pétula et Maggi avaient estimé qu’il était temps de partir retrouver la campagne et la nature. Décision facilitée par un arrêté du maire de la ville qui instaurait des quotas de sorcières suite à la pression de deux grandes associations, l’une de protection d’animaux et l’autre de protection des citadins contre les ondes liées au trop-plein d’énergie magique que produisaient trop de sorcières regroupées à un même endroit.
Elles étaient alors parties à la recherche d’un endroit paisible, à l’abri du passage incessant d’habitants qui viendraient frapper à leur porte à la recherche de potions d’amour, d’amincissement ou de musculation, comme c’était le cas à Corbaduc.
Leurs recherches les avaient menées jusqu’à la contrée de Gryndelwald, une région montagneuse, verte et paisible, dont le peu d’habitants mangeait énormément de fromage. Du fromage dur, du fromage mou, du fromage coulant, du fromage avec des trous, du fromage qui pue. L’occupation principale de ses habitants consistait donc à élever leurs vaches et biques et ils n’avaient que peu de problèmes par ailleurs.
La ville principale de la contrée était Presque-Plaine, une ville colorée de maisons à colombages, au bord d’un lac du même nom. Pétula et Maggi avaient rapidement décidé de s’installer dans un des minuscules villages dans les hauteurs des montagnes qui surplombaient Presque-Plaine, Foury-Noct. Oui, Presque-Plaine était entourée de montagnes et était le seul endroit plat de la contrée, d’où son nom.
Foury-Noct était environné de vertes prairies et Maggi et Pétula avaient d’abord détesté le bruit des cloches accrochées aux cous de toutes ces vaches qui pâturaient autour du village, mais s’y étaient finalement habituées et ne les entendaient plus. Étrangement, le seul moment où elles les remarquaient était quand les vaches s’en étaient retournées à l’étable en hiver et que les prairies étaient d’un silence à vous glacer le sang.
Depuis maintenant quelques décennies de présence dans le paysage, les deux vieilles sorcières étaient tout à fait bien intégrées. On venait parfois leur demander un onguent pour guérir de l’acné ou une poudre pour faire pousser deux-trois plantes, rien de bien magique. Elles rendaient service aux habitants du village, mais n’utilisaient pas la magie pour ça. Tout le monde pensait qu’elles jetaient des sorts aux potions qu’elles préparaient, mais il n’en était rien, les sorcières connaissaient simplement très bien les plantes et remèdes de la nature.
*
Céra avait laissé les deux vieilles sorcières et était retournée chez elle avec un petit baluchon. Elle habitait dans le village accolé à Foury-Noct, Framboise-les-Flocons. Tellement accolé, que les deux villages auraient pu n’en faire qu’un seul. Ce qui avait d’ailleurs été le cas longtemps auparavant. Mais la commune et les habitants avaient décidé de séparer les deux villages puisque la nature semblait vouloir le faire — et administrativement, cela avait redonné un coup de fouet au maire et aux adjoints du village qui paraissaient hiberner depuis plusieurs siècles.
À Foury-Noct et dans les villages alentour, il faisait beau le jour et orageux la nuit. À Framboise-les-Flocons, il faisait beau tout le temps, sauf en fin d’après-midi, moment où il neigeait toujours un peu. Personne n’avait jamais su expliquer ce phénomène. Cela avait commencé à se produire peu après que les deux vieilles sorcières se soient installées dans la région. La magie, quand elle débarque quelque part, fait toujours des trous dans la normalité. Suite à ce changement de météo, cet endroit avait donc été séparé et renommé.
La sorcière suspendit ses affaires qui dégoulinaient et alluma un petit feu dans son poêle à bois. Elle ouvrit son baluchon et en sortit les quelques produits qu’elle s’était procurés au marché. Elle les disposa délicatement sur les étagères en prenant bien soin d’accrocher autour du goulot de chaque fiole une petite ficelle avec une étiquette désignant leur contenu.
Céra était très délicate et bien organisée. Elle prenait le temps de faire les choses. Elle n’était pas lente, simplement très appliquée. Cette lenteur apparente rendait parfois Pétula complètement folle. La vieille sorcière avait l’habitude de travailler à un rythme soutenu. Céra admirait ces deux merveilleuses sorcières, Pétula et Maggi, qui l’avaient élevée. D’après celles-ci, Céra n’était pas une sorcière tout à fait normale. Elle avait quelque chose de différent, un pouvoir atypique.
Les sorcières, en général et après quelques années d’expérience, parvenaient à contrôler les sorts qu’elles jetaient puisque ceux-ci résultaient de formules abracadabrantes apprises par cœur.
Concernant Céra, il en était quelque peu autrement. Concocter des potions magiques, elle y arrivait, mais pour ce qui était des sorts oraux, c’était une catastrophe.
Elle n’arrivait pas à articuler un broc de cette langue étrange que de vieilles sorcières avaient inventée au début de cette ère. Elle avait cependant un pouvoir étrange qui semblait émaner de plus loin qu’elle. Un jour, elle avait dû se défendre contre un ours — les ours n’attaquent normalement pas les sorcières, tous les animaux ont bien trop de respect pour ces créatures magiques — et en se débattant, en agitant ses bras, de par un mélange de peur, de colère et de volonté, l’animal se retrouva d’un coup prisonnier d’une sorte de tourbillon de vent sorti de nulle part. Ce qui laissa à Céra le temps de s’enfuir. Pétula l’avait vu, et cela, aucune autre de ses apprenties ne l’avait jamais fait. D’autres phénomènes du même acabit s’étaient produits quelques rares fois lorsque Céra avait une saute d’humeur, heureusement, cela arrivait très rarement.
Pour terminer sa journée, Céra se fit encore couler une petite tasse de tisane, s’emmitoufla dans une grosse couverture et s’assit au fond du fauteuil devant la petite cheminée.
*
Le lendemain matin, le soleil brillait comme tous les jours à Foury-Noct. Pétula était dans son verger et y cueillait toutes sortes de fruits très étranges qui avaient émergé grâce à un compost rempli de restes magiques.
En contrebas de la chaumière passait une vieille femme avec de très longs cheveux noirs et gris tressés avec des plumes. Pétula la regardait en coin, ce devait être une Indienne du Haut–de-la-Montagne. La femme s’avança vers la chaumière et n’avait pas remarqué Pétula au milieu des allées de son verger.
Elle monta les petites marches devant la maison, observa tous les bibelots pleins de signes cabalistiques qui pendouillaient sur la façade toute tordue. C’est bien une maison de sorcière, pensa-t-elle. Elle frappa à la porte de la chaumière. Pétula, qui l’avait vue faire, ronchonnait et ne voulait pas arrêter son activité. Elle continuait de se baisser et se relever pour ramasser les fruits à terre. Son dos craquait tellement fort à chaque remontée, que la femme aux plumes finit par l’entendre.
« Charmante Dame de la nature, bonjour.
— Vieux coucou plein de plumes, salut ! marmonna Pétula.
— Madame, je m’appelle Mahhhta Vent Des Forêts. Êtes-vous bien une sorcière ?
— Pour vous servir dans les limites du possible. »
L’Indienne se dit que cette dame avait l’air très aimable, bien que sa dernière phrase ne fût pas tout à fait cohérente avec son statut : elle estimait que rien n’était impossible pour une sorcière.
« Je viens vous porter un message qui m’a été livré par les Dieux.
— Hmm, ronchonna Pétula.
— Il s’agit d’informations de la plus haute importance.
— Continuez, je vous écoute.
— Êtes-vous bien concentrée pour l’entendre, l’écouter et le recevoir au plus profond de vous ?
— S’il n’y a que ça pour retourner à mon verger, je suis tout ouïe.
— Un peu de respect, je vous prie.
— Je vous écoute avec le plus grand des respects, chère dame, mais mon respect a un temps limité.
— Bien. Alors voilà le message que j’ai reçu : Les eaux montent et se révoltent, elles réclament ce que la terre leur a volé, ce qui n’appartient point à la terre doit revenir aux océans, doit retourner à ses origines, déclama la vieille femme aux plumes, pleine de fougue comme interprétant une pièce de théâtre.
— Merci pour ces jolis vers ma chère, mais je n’en pige pas un broc, et d’ailleurs je ne vois pas en quoi cela me concerne. »
L’Indienne commençait à être agacée, la sorcière ne semblait pas vouloir y mettre du sien.
« Évidemment vous, la nature, la forêt, tous les filtres et potions à base de plantes vous connaissez, mais dès qu’il s’agit d’eau, y’a plus personne !
— Et vous, bien sûr, perchée sur le sommet d’une montagne, vous allez me dire que vous avez une grande histoire avec l’eau ! rétorqua Pétula.
— Ma fille, la grande Orchidée Du Bois Joli, a senti que les eaux se déchaînent. Les océans, les mers et même le lac de la contrée de Gryndelwald. Elle ne sait pas pourquoi et moi non plus, mais elle m’a demandé de venir vous passer le message.
— Eh bien, ça me fait une belle jambe. Les plantes, vous feriez mieux d’en faire des onguents plutôt que de les fumer ! »
La vieille Indienne était quelque peu étonnée par le comportement de Pétula, elle ne s’attendait pas à une réaction si puérile. Elle ne se laissa pas décontenancer et lança à Pétula, en s’éloignant, « à bientôt, c’est moi qui vous le dis ! »
Pétula se remit à cueillir ses fruits. Elle leva le nez pour regarder l’Indienne s’éloigner avec son bric-à-brac d’attrape-rêves et de plumes. Toujours trop de bibelots ces Indiens, toujours obligés d’en mettre plein la vue pour épater la galerie, pensa-t-elle.
*
Mahhhta Vent Des Forêts arriva au Village du Haut-de-la-Montagne. Il lui avait fallu des heures pour remonter les sentiers escarpés, vieille, bossue et cornue qu’elle était. Sa tonne de bibelots n’aidait pas.
Elle s’assit au fond de son fauteuil en peau de dahu. Elle venait de le fabriquer, il puait encore la bête sauvage. Odeur, qui soit dit en passant ne s’en allait jamais vraiment, elle se mélangeait simplement avec l’odeur de plantes, de calumet et de transpiration.
Elle réfléchit à la prédiction que sa fille Orchidée du Bois Joli lui avait demandé de transmettre à la sorcière. Elle ne comprenait pas pourquoi cette dernière n’avait pas pris la chose au sérieux.
Mahhhta se dit alors qu’elle aurait peut-être mieux fait de s’adresser à l’autre sorcière du village. Mais là, elle n’avait vraiment plus envie de refaire tout ce chemin. Que le destin se charge lui-même du reste.
« Maman ! Non, mais, tu ne prends donc plus ces choses au sérieux ?! lança Orchidée du Bois Joli qui venait de la rejoindre dans leur grande tente.
— Euh… bien sûr que si… pourquoi ?
— Maman… dit-elle du ton qu’ont normalement les parents quand ils veulent faire dire à leurs enfants quelque chose qu’ils savent déjà.
— Mais tu lis dans les pensées maintenant ?
— Non, c’est toi qui penses tout haut ! »
Plus Mahhhta vieillissait, plus sa tête lui jouait des tours. Et voilà qu’elle commençait à penser à voix haute. Si cela continuait de la sorte, elle n’était pas sortie de l’auberge, pensa-t-elle cette fois silencieusement. « Tu crois qu’on doit y retourner ? » se résigna-t-elle à dire.
« Non, ne t’en fais pas, elles viendront déjà à nous ! Ce genre de messages fait toujours son effet. D’autant plus que d’après ce que j’ai ressenti, des phénomènes étranges vont se produire. »
— Des phénomènes étranges, ils s’en passent toujours autour des sorcières, crut-elle penser. Ça m’étonnerait qu’elles en aient quelque chose à f…
— Maman ! la coupa Orchidée. Maintenant arrête de remettre ma parole en doute !
— Et puis mince ! » lança Mahhhta qui réussit à s’extirper de son fauteuil après trois tentatives.
*
Les Indiens du Haut-de-la-Montagne étaient venus s’installer dans la contrée de Gryndelwald bien des siècles auparavant. Ils avaient débarqué après s’être fait chasser de leurs anciennes terres par les trolls géants.
À l’époque, les deux peuples vivaient non loin l’un de l’autre. Seulement les trolls avaient un rythme de reproduction effréné en comparaison avec l’humain, trente-deux jours de gestation et une moyenne de douze enfants par famille. Évidemment, ils avaient commencé à prendre beaucoup de place et les accidents d’écrabouillage d’Indiens étaient devenus monnaie courante. Ces incidents survenaient même quand les trolls dormaient. Ils avaient une fâcheuse tendance à rouler sur eux-mêmes pendant leur sommeil et écraser au passage un ou deux villages indiens.
Les ancêtres de Mahhhta avaient donc trouvé, après des mois de marche, cet endroit au sommet de la montagne de la contrée de Gryndelwald, où ils seraient à l’abri des trolls.
Après leur installation, les Indiens avaient tout simplement appelé ce lieu le « Village du Haut-de-la-Montagne ». Depuis lors, ils s’étaient développés, n’avaient pas perdu le hâle de leur peau et s’étaient habitués au froid perçant du glacier. Ils n’entraient pas souvent en contact avec les villageois de la contrée. Les habitants de Gryndelwald savaient simplement que les Indiens étaient là-haut.
Certaines nuits, la montagne ressemblait à une cheminée. Ils faisaient de grands feux, la fumée montait dans le ciel, se colorait, se transformait en arbre, en poney, en écureuil, avant que d’étranges faisceaux de lumières ne se produisent dans les abysses de la nuit.
*
Pétula fouillait toute sa bibliothèque. Elle sortait un livre après l’autre, les feuilletait puis les posait sur la table. La vie dans la contrée de Gryndelwald, Les potions de l’âge du milieu, Comment réussir ces potages d’hiver… Cette histoire de prédiction l’intriguait malgré tout.
On toqua à la porte. Elle était tellement bien lancée dans ses recherches qu’elle hésita un instant avant de se décider à ouvrir.
Il s’agissait d’un fermier, maigre comme un clou et coiffé comme un peigne. Il puait à des kilomètres, à tel point qu’on aurait pu retracer le chemin jusque chez lui.
« Bonjour Madame la sorcière, j’ai une vache malade et j’aimerais bien la soigner si vous avez encore de ce produit que vous m’avez donné la dernière fois ?
— De la bise de cucufle », dit-elle en se retournant et se dirigeant vers son étagère de potions.
Elle la parcourut des yeux, s’approcha pour observer les rangées de derrière et revint bredouille vers le paysan.
« Malheureusement, je n’en ai plus. Mais après, est-ce que c’est vraiment très grave ?
— Ben, elle est toute gonflée, comme… »
Le paysan réfléchit sur un « eeuuuh » prolongé. Il tenait apparemment à donner une comparaison digne de ce nom. Ou tout simplement s’était-il embourbé dans une rhétorique dont il n’avait pas l’habitude ? Il abandonna.
« Comme un gros truc tout gonflé, dit-il après avoir cherché au fin fond de son imagination.
— Bon !
— Bon quoi, Madame la sorcière ?
— Je vais vous en préparer alors ! Revenez avant le coucher du soleil, histoire que vous ne soyez pas trop trempé en rentrant.
— Merci beaucoup, Madame la sorcière.
Bon, se redit-elle, le livre avec la recette de cette potion doit être sous le tas de bouquins qu’il y a sur la table. À tout hasard, elle jeta tout de même un coup d’œil aux livres qui étaient encore sur l’étagère. Non, il était bien dans le tas, conclut-elle avant d’entamer sa fouille.
Immanquablement, il s’agissait du dernier livre qui restait sur la table une fois qu’elle eut terminé d’éparpiller tous les autres sur le sol. Potions magiques et autres potions de digestion difficile. Elle feuilleta le livre à toute vitesse jusqu’à tomber sur la recette de la Bise de cucufle. Cette recette était très efficace dans les cas de constipations diverses touchant plusieurs formes d’espèces vivantes.
La Bise de cucufle
Pour un être — de quelque forme qu’il soit tant qu’il est d’origine humaine, sorcière ou animale — vraiment constipé.
Multiplier la recette en cas de constipation extrême ou si la taille de l’espèce traitée est importante.
Ingrédients :
Persil à foison
« Feraient mieux de mettre les quantités au lieu de se prendre pour des poètes », marmonna Pétula.
De l’eau pure ou purifiée — ou un peu moins sale —
Un zeste de cucufle
De la poudre ashillyé
Deux œillets frais ou séchés
Remuez le tout dans un gros chaudron
au-dessus du feu
Ne touillez plus quand l’eau est vert clair
Ajoutez une grosse dose de farine
Touillez à nouveau
Pour garantir son efficacité, faites-le à l’heure du goûter des enfants bipèdes qui vont à l’école.
Le mieux est de mettre la marmite d’ingrédients sur le feu, à cheval entre le porche et l’entrée de votre maison.
« Roh, toujours ces recommandations à la mord-moi-la-figue qui vous empêchent de travailler dans de bonnes conditions. J’ai plus le dos pour faire de la gym en équilibre sous le porche », grommela-t-elle derechef.
Elle jeta un œil à son gros chaudron et se demanda s’il valait mieux commencer la recette en le mettant à la porte ou s’il ne valait pas mieux faire ça après y avoir mis les ingrédients. Cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait plus fait de bise de cucufle.
Pétula réfléchit. Il était vrai qu’il serait plus pratique de faire son mélange dans la cuisine pour qu’elle ait tout sous la main. Mais ce serait peut-être plus embêtant de porter le chaudron une fois rempli jusqu’à la porte. Elle remua la bouche de gauche à droite. Pétula voulait toujours aller au plus pratique et au plus simple, mais parfois, comme disait Céra, mieux valait réfléchir un petit instant avant de commencer afin de gagner du temps par la suite.
Pétula avait les idées encore plus embrouillées que les fois où elle se lançait tête baissée dans une recette. Bon, elle allait mettre le mélange d’ingrédients dans le chaudron sans l’eau et ajouterait le liquide après l’avoir déplacé sur le pas de la porte.
Elle se lança, mit les ingrédients. Il n’y en avait vraiment pas beaucoup à mettre dedans, pensa-t-elle. Elle aurait tout à fait pu mettre le chaudron sur le pas de la porte et y emporter les ingrédients ensuite. Elle s’embrouillait les idées, de plus en plus.
La sorcière traîna le chaudron et ajouta une cale pour qu’il ne soit pas en balance sur la petite marche de la porte. La vieille sorcière prit ensuite un seau et se dirigea vers le puits. Concentrée sur son action ou peut-être aspirée par cette histoire de prédiction — il semble qu’elle avait la même expression de visage dans les deux cas — elle décrocha le bout de la corde, accrocha son seau et le fit descendre.
« Bloup ». Elle remonta le seau en tirant sur la corde. Le moulinet était cassé, il tenait rarement plus de dix tempêtes et Pétula avait fini par arrêter de le réparer à chaque fois. Elle extirpa le seau du puits, le porta à bout de bras jusqu’au chaudron et l’y renversa.
Pétula reprit son souffle avant d’aller de l’autre côté de la maison pour ramener trois bûches et du petit bois. Elle mit le tout dans une coupelle de métal toute rouillée. Avec deux feuilles de livèche qu’elle frotta entre elles, elle formula une petite incantation « tin, ti, tin, tincellas, tincellus, maggi, maggi, nouvusflammus ». Cela produisit une étincelle qui se déposa sur le petit bois. Le feu prit doucement.
Pétula attrapa le tabouret au bas de l’escalier, s’assit dessus et fit un peu de vent avec sa robe pour attiser le feu. Il commençait à crépiter tranquillement, mais rien qui ne soit encore suffisant pour faire rougir une marmite.
Elle fixait les sommets raides de la montagne. De l’un d’eux s’échappait une fumée. C’était le village des Indiens. Elle repensait à cette vieille plumée qui avait fait tout ce chemin pour venir lui transmettre son message. Malgré tout ce qu’on pouvait penser des Indiennes âgées, de leurs breloques accrochées partout et de leur taux de THC très élevé, elles incarnaient la sagesse dans l’esprit collectif.
Pétula se demandait pourquoi le message de l’Indienne la travaillait tellement alors qu’elle ne se sentait pas concernée par ces paroles. Peut-être ne voulait-elle pas être concernée, par fierté ? L’idée d’être sermonnée par une autre vieille femme était difficile à digérer. Ou était-ce simplement qu’elle ne prenait pas au sérieux ce genre de message ?
Bonne question ! En tout cas, ça commençait à sentir le roussi ; et dans tous les sens du terme. Le feu avait pris et sa robe avec, elle courut et se secoua dans le jardin comme une Indienne qui serait en train d’invoquer les esprits du ciel. Le feu s’éteignit sur sa robe.
Pétula retourna sous son porche et glissa la coupelle dans laquelle le feu avait pris sous la marmite. Le mélange ne tarda pas à bouillir et une fumée orange brique qui tirait de plus en plus vers le brun excrément s’en échappa. Agacée, la sorcière touillait énergiquement.
Faut que j’arrête de penser à ça ! Je vais aller faire un tour chez Maggi après que l’autre pécore soit revenu chercher sa potion.
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