Les Peuples de la Terre



 I

Livraison

 

 

 

 

 


    Noric, arrête !  

    Et pourquoi donc ? demande celui-ci.

    Tu vas mouiller mes vêtements, voilà pourquoi ! 

Perlonne sort de l'eau, quelques gouttes forment comme des perles dans ses longs cheveux blonds. Elle s'assoit au bord du lac. Noric l'imite. 

    Désolé, dit-il. 

    Ce n'est pas grave, affirme-t-elle avec un sourire tout posant sur lui ses yeux verts. 

L’adolescent lui rend son sourire et tous deux restent silencieux pendant que Perlonne sèche ses cheveux et ses chevilles avec un morceau de tissu. Au bout d'un moment, elle rompt le silence :  

    Noric ? 

    Oui ? 

    Cela fait longtemps que je souhaite t’avouer quelque chose. Voilà, je… 

Noric penche la tête. Il s'attend déjà à ce qu’elle va lui dire. Son cœur bat la chamade dans sa poitrine. La jeune fille approche son visage du sien, leurs lèvres ne sont plus qu'à quelques centimètres... 

     Noric… murmure-t-elle 

    Mmm ?  

    Il faut te réveiller. 

    Quoi ?! 

    Allez, réveille-toi, Noric, réveille-toi…  

Noric ouvre les yeux. Il est allongé dans son lit. 

Il se lève, s'habille et se rend à la cuisine. Ses parents sont déjà en train de boire le très bon lait de chèvre produit par les Matagunires. Le peuple des montagnes distribue leurs marchandises partout dans le monde par l’intermédiaire des Arnoges. Ces derniers sont d’ailleurs presque tous des livreurs. Le père de Noric, Slotare, en est lui-même un. Avec Rafale, son cheval ailé, il fait souvent le trajet entre Adje et Olgour, le peuple des immensités forestières envoyant surtout des plantes pour soigner les brûlures que se font parfois les apprentis forgerons dans les volcans. 

Noric avale son propre bol avec appétit, pensant à la journée qui s’annonce. Il va enfin pouvoir accompagner son père à une livraison de marchandises.  

Celui-ci pose son bol sur la table et annonce : 

   Cette fois, exceptionnellement, il faudra passer chez les Matagunires prendre une cargaison de pierres dont les Hornaustes ont besoin pour leurs constructions sous-marines. Noric, tu vas pouvoir m'aider car c'est assez lourd et Rafale ne peut pas tout tirer. Il nous faudra un mois environ pour faire le voyage aller-retour. 

    Oui, père.  

    Va donc nourrir Filar, lui dit sa mère. 

    J'y vais, dit-il en l'embrassant sur le front, à dans un mois. 

Noric sort de la maison en traversant le mur et suit le chemin constitué de nuages jusqu'à l'étable. Bien qu’il aime les villes aériennes, il apprécie les beautés que peut offrir la terre ferme, comme les grandes forêts que peuplent les Falkarnes ou encore les immensités désertiques habitées par les Solnatres. 

En arrivant à l'étable, il passe d'abord à la réserve où sont entreposés les grands quartiers de viande pour dragon. En poussant la porte, il tombe sur Perlonne qui tient dans ses mains un morceau de viande de chèvre pour Jasmine, sa dragonne. 

    Ah, bonjour Noric, dit-elle en le fixant de ses yeux verts. 

Étant plus petite que lui, elle le regarde toujours d'en bas. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir un caractère de feu. Noric et Perlonne sont amis depuis leur naissance, le garçon la connaît donc assez pour savoir qu'il ne faut pas la titiller trop longtemps.

    Salut Perlonne, répond le garçon. 

Il prend un très gros quartier de bœuf, puis se glisse dans le box où ronfle un Filar roulé en boule. Il ressemble plus à un énorme rocher noir qu'à un dragon haut comme une maison. Noric pose la viande et, tout en secouant l'énorme patte griffue qui sort de sous l'aile, dit : 

    Réveille-toi, grosse marmotte ! Le soleil est levé. 

Le dragon ouvre un œil, attrape l'humain entre ses pattes de devant et se tourne sur le dos tout en serrant un Noric écrasé contre son ventre. 

    Bonjour petit, lui dit-il avec la voix de quelqu'un qui vient de se réveiller. 

    Bonjour Filar, répond Noric d'une petite voix étouffée. Tu peux me lâcher, s'il te plaît ? Tu m'écrases ! 

Le dragon le lâche, se remet à l'endroit et s’étire comme un chat en baillant à s'en décrocher la mâchoire. Il lui demande : 

    C'est aujourd'hui le grand jour ?  

    Oui. Allez, mange, répond-il en lui tendant la viande saignante.  

    Merci. Où va-t-on ? 

    Nous allons chez les Matagunires prendre une cargaison de briques, puis on la livrera aux Hornaustes, probablement à Coralik. 

    Alors comme ça Noric, on part faire une livraison avec sa peluche ? lance dans son dos une voix un peu trop familière. 

L’adolescent se retourne. Devant la porte se tient son pire ennemi, Valgo. 

C'est un garçon de la même taille que Noric, aux yeux bleus et aux cheveux noirs. Depuis quelques années, il est épris de Perlonne et voue une haine éternelle à cet adolescent qui pourrait bien lui ravir son amour. Fils unique du chef du village, il a toujours obtenu de son père tout ce qu'il voulait, ce qui l'a rendu prétentieux et susceptible au possible. 

Il est toujours flanqué de Raimite, un garçon massif, chauve et aux petits yeux porcins ainsi que de son "collègue" Guétec, de petite taille et un peu gros. Outre leur rôle de garde du corps, les deux "gorilles" sont également chargés de tenir les victimes de leur chef pendant que celui-ci les maltraite. Ils ne parlent que très rarement, ce qui fait que presque personne ne connaît le son de leur voix. Valgo leur a promis une récompense lorsqu'il aura succédé à son père en tant que chef de village, ce qui explique leur fidélité envers lui.    

    Ça te dérange que je serve à quelque chose mais pas toi ? 

Piqué au vif, Valgo s’apprête à répliquer, mais Filar ne lui en laisse pas le temps. Il émet un grondement menaçant. Le noiraud dit alors : 

    Tu as de la chance que ton dragon soit là. 

    Tu as de la chance qu'il ait déjà un morceau de viande entre les pattes. 

Les trois acolytes tournent les talons et sortent par une porte située à l'arrière de l'étable.        

Filar finit de manger tandis que Noric lui met sa selle à douze sacoches. Lorsqu'ils sortent du bâtiment, le père de Noric est en train de sangler celle de Rafale.  

    Bonjour, bien dormi ? demande le cheval ailé.  

    Oui, et toi ? répond Filar.  

L'ongulé hoche la tête. Rafale est originaire de Karnaïle, la capitale des nuages. Alors qu’il n’était qu’un poulain, il a été choisi par Slotare, alors âgé de trois ans. Puis ils grandirent ensemble. Il se  passa ensuite la même chose pour Noric et Filar.

 —  C'est bon, on peut partir, dit enfin le père de Noric en testant la solidité de la selle. 

Le cheval ailé tire la carriole attelée à son corps. Elle est comme les carrioles terrestres, à la différence près qu'elle possède des ailes en tissu pour planer.   

Noric sur le dos de Filar et Slotare sur celui de Rafale s’approchent jusqu’au bord du nuage avant de prendre leur envol.

Le vent siffle dans leurs oreilles. Tous les quatre sentent cette liberté de voler s'insinuer en eux. Ils se trouvent juste au-dessus de Goltir, le royaume des montagnes. 

Une heure après leur départ, les voilà déjà arrivés à Badhjig, la capitale. Cela faisait longtemps que Noric ne s’y était pas rendu. Elle est gigantesque, construite au pied de la plus grande montagne, le mont Malov, et s'étend sur plusieurs lieux. Les Matagunires ne construisent jamais à haute altitude. Pour eux, les sommets des montagnes sont sacrés, comme les volcans pour les Volkournes.  

Son père lui crie :  

    Cesse de rêvasser et suis-nous. 

Ayant dépassé la capitale, ils commencent à descendre. Les carrières de pierres ne sont pas très éloignées, comme l’indique un petit village. Ils amorcent une descente en piqué et redressent leur monture avant d’atterrir. Ils demandent la direction des carrières à une fillette de huit ans. Elle leur montre une montagne du doigt et ils s'en approchent. Une entrée perce le flanc de la montagne. Ils entrent et le père de Noric demande à un mineur muni d'une pioche où ils peuvent trouver un certain Tulic.  

    Allez voir près de l’entrepôt, par-là. Vous êtes des livreurs Arnoges, non ? demande-t-il.  

    Oui. 

    Il doit être en train de vous attendre, alors. 

    Merci. 

Ils suivent la direction indiquée par l'homme. Les livreurs arrivent dans une immense salle où sont entropsés de grands filets chargés de briques, de statuts, etc.  

    Ah ! Enfin vous êtes là, fait une voix derrière eux. 

Ils se retournent vers un homme de petite taille portant plusieurs parchemins sous le bras et un crayon sur l'oreille. 

    Nous venons récupérer une cargaison de briques, l'informe Slotare. 

    Hum, voyons, répond l'homme en cherchant dans ses parchemins. Quelle destination ? 

    Coralik.  

    Ah, oui, c'est par là. Si vous voulez bien me suivre...

Ils se laissent guider à travers un dédale de filets, de briques et de blocs de pierre de tailles variées.   

« Sûrement pour faire des statues », pense Noric. 

    Voilà votre marchandise, annonce l'homme. 

Il désigne deux filets contenant des caisses en bois et fermés sur le dessus par une sorte de poignée assez large pour une patte de dragon. Filar agrippe l’une d’entre elles et soupèse la charge. 

Le deux deux hommes et l'adolescent poussent le second filet pour le charger dans la carriole attelée à Rafale.

    On peut y aller, dit le cheval ailé. 

Les quatre Arnoges quittent les carrières. Slotare sort une carte du monde et la montre à Noric. Celui-ci regarde son père tracer du doigt leur itinéraire: Adje, Coralik, Olkanne et retour à la maison. C’est une carte très spéciale qui montre les différents nuages en mouvement avec le nom des villages. Elle est utilisée surtout par les Arnoges qui peuvent ainsi retrouver leur foyer après une livraison. 

Si on ne rencontre pas de gros problèmes sur la route, on en a pour un mois.     

Ils remontent en selle. Le cheval ailé ainsi que le dragon s'élancent et s'envolent. Ils débutent leur périple à travers Goltir en zigzagant entre les montagnes. Cinq jours plus tard, les grandes vallées laissent place à l'immense forêt verdoyante d'Adje. Elle est tellement dense que l'on ne voit le sol qu’en passant au-dessus d’une clairière. Encore dix jours, et les arbres cèdent la place à la gigantesque mer de Fingold, océan bleu s'étendant à perte de vue à proximité du désert d'Arsil et d’Olgour, le pays des volcans. Noric s'étonne : 

    Mais où vivent les Falkarnes ? 

    Comment ça ? demande son père. 

    Ben… les habitations. Je veux dire, on n'en a vu aucune. 

   C'est normal. Les Falkarnes vivent dans des troncs d’arbres. Ou plutôt, y dorment. Ils passent le plus clair de leur temps à déambuler dans la forêt. Mais trêve de bavardages, nous arrivons. 

Un cercle de lumières brillant sous l'eau leur indique où il faut lâcher les filets. Le père de Noric rejoint la carriole en se tenant aux bras de l’attelage. En voyant approcher le cercle lumineux, il retire la planche qui empêche le filet de tomber et dit :  

    À mon signal… larguez tout ! 

Filar lâche le filet qui coule au fond de l'eau. Le père de Noric se contente de pousser du pied la cargaison, de se remettre en selle.   

Un étrange spectacle s'offre alors à Noric : des hommes chevauchant des narvals les saluent de la main, avant de suivre les filets dans les profondeurs. Les livreurs font demi-tour vers le désert d'Arsil.  

    Prochaine destination, Olkanne ! crie Filar. 

Deux jours après, ils survolent un énorme gouffre dont le fond est invisible. 

    Qu'est-ce que c'est ? demande Noric.  

Son père et Rafale se regardent, la mine grave.  

    Il a quinze ans, Slotare. Il a l'âge de savoir, dit l'ongulé. 

    D'accord, répond celui-ci. Il y a de cela deux cents ans, les Palchires, peuple du mal et des Enfers, décidèrent de régner sur le monde. S'ensuivit alors une guerre effroyable qui opposa l'empire du Néant à tous les peuples qui vivent encore aujourd'hui. Les royaumes furent  pris par surprise, ce qui  joua en faveur des Palchires. La guerre semblait ainsi perdue d’avance. Notre Dieu du bien donna alors aux hommes Luzar, l'épée des étoiles, et annonca que seul un homme ou une femme juste pourrait être choisi pour devenir le Guerrier Céleste. Une femme fut choisie par l'épée et guida les peuples vers la victoire. Ce gouffre permettait le passage sur Terre des Palchires. Maintenant, Luzar est une relique conservée dans la Tour Céleste et gardée par un représentant de chaque peuple ainsi que  sa « monture ». Seuls les Gardiens et les anciens Gardiens savent où elle se trouve.  

 Noric réfléchit à cette histoire. Ils survolent le gouffre sans fond quand, soudain, un moustique de la taille d'un cheval surgit de la crevasse et fonce vers eux. Il est monté par un homme revêtu d'une armure sombre et armé d'une lance. Il porte un bouclier rond sur lequel sont dessinées deux faux blanches croisées surmontées d'un crâne de la même couleur sur fond noir.

L’insecte charge Rafale qui esquive de justesse. Le moustique fait demi-tour et revient à la charge, sur Filar cette fois. Ce dernier l’évite aussi en assenant un coup de griffes sur le dos de l'insecte. Celui-ci pique dans le gouffre. Noric plisse les yeux et voit du mouvement en contrebas. 

Il ne peut cependant pas regarder de plus près car son père lui crie : 

    Partons ! Vite ! 

Pendant cinq jours, Rafale et Filar volent à tire-d'aile vers la ville d'Olkanne, ne s'arrêtant que pour reprendre leur souffle, manger et boire. 

Près de la capitale, ils croisent un groupe de sept scorpions géants montés par des soldats qui les hèlent. Les fuyards continuent malgré tout leur chemin jusqu’à la ville de toile entourée d'un immense mur. Ils s'y arrêtent et se cachent dans une grande tente. Filar et Rafale replient leurs ailes. Les naseaux de Filar lancent des petits jets de fumée. Ils voient un groupe de soldat passer au pas de course et demander à des Solnatres s'ils n’avaient pas aperçu des Arnoges. Une femme désigne du doigt leur cachette en disant : 

    Là-bas. 

    Il faut partir ! murmure le père de Noric en le poussant vers Filar. 

Ils s'envolent au moment où les gardes soulèvent le tapis délimitant l'entrée de la tente. Le chef hurle : 

    Arrêtez-vous ! Au nom de notre reine Zira, je vous ordonne de vous arrêter ! 

    Filons !! crie Slotare 

Le cheval ailé et le dragon prennent de l'altitude. Le chef des gardes leur ordonne une nouvelle fois de s'arrêter. Les gardes leur lancent des javelots. Slotare, qui vole à l'arrière sur Rafale, se retourne, lève le bras et les projectiles sont repoussés, se fichant dans le sol aux pieds des soldats. Leur village étant à quelques jours de vol, Slotare décide se rendre à Olgour.  

    On doit aller là-bas, avec Noric, précise Rafale.

Le père de Noric hoche simplement la tête. 

    Où va-t-on? 

    À la Tour Céleste, répond l’ongulé. 

Noric réfléchit. Son père lui avait raconté que l'emplacement de la Tour Céleste n'était connue que des Gardiens et des anciens Gardiens, ce qui signifie que… 

    Vous étiez des Gardiens ! s'écrit Noric. 

    Jadis, oui, nous l'étions, répond son père. Nous ne le sommes plus depuis que j'ai épousé ta mère. Pour ne pas mettre leur famille en danger, notre Dieu nous a interdit d'avoir une femme. 

Noric passe un moment à réfléchir à ce que vient de dire son père tandis qu'ils progressent vers Olgour, le pays des volcans. Son père avait été un Gardien. Cela implique qu'il maîtrise la magie, qu'il a l'expérience des combats et qu'il l'a caché pendant toutes ces années. Quatre jours plus tard, il fait nuit quand ils approchent de Tolbate, le grand volcan. Slotare annonce à son fils et au dragon : 

    On va devoir plonger dans le volcan. Suivez-nous ! 

    Quoi !? s'écrit Noric. 

Il n'a pas le temps de dire cela que Rafale plonge déjà dans le cratère, suivi de près par Filar. En voyant la roche en fusion au fond du volcan, Noric croit sa dernière heure venue. Il hurle à pleins poumons. 

Mais au lieu de sentir la chaleur extrême et les brûlures que la lave devrait  lui infliger, il pénètre sans problème dans le liquide. Ils débouchent du plafond d'une caverne aussi grande qu'une ville et haute comme un château. Tout l'espace au sol est recouvert par une forêt sauvage. Au fond de la grotte se trouve une immense construction qui occupe toute la largeur de la caverne et est presque aussi haute qu'elle. Elle ressemble à une étable, mais en beaucoup plus grand. En approchant, Noric remarque que la seule partie épargnée par la forêt est utilisée comme potager. En-dessous de l'entrée, une plaque de cristal semble dirigée vers le plafond d'où sort une grosse pierre de la même matière. Au centre de cette caverne trône une tour de marbre blanc : la Tour Céleste. 





Suis Noric à l'intérieur de la caverne...


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