L'Ombre d'un monde jumeau
1
Je ne crois pas avoir vécu pour une autre raison que celle de trouver quelque chose à écrire. Quelque chose à coucher sur le papier épais que l’on achète au marché d’Othrin. Une excuse pour tacher mes doigts de l’encre noire des souvenirs desquels ma mémoire exhume de nouveaux souvenirs plus profondément enfouis encore, comme des poupées gigognes, pour abreuver le papier. Pour empiler ces traces, le papier, l’encre et les souvenirs, dans les reliures de cuir odorantes que Terdain vend dans sa boutique de Kirmarun.
Je ne crois pas avoir cherché, en réalité, autre chose que le plaisir de m’abandonner à cette activité hors du temps. De m’y blottir à la nuit tombée, l’hiver venu dans la solitude bienfaisante d’une chambre louée pour une nuit, pour une semaine, un mois ou une année. Je ne pense pas avoir écrit pour une autre raison que celle de me souvenir de vivre encore, pelotonné dans cette spirale comme un enfant dans son landau, sans décisions à prendre, sans horizon à choisir. Avec pour seul devoir lointain, remis au jour où je sortirai de mon refuge, celui de vivre encore pour trouver encore quelque chose à écrire. Comme tous les témoins de tous les temps, j’ai déformé les faits, les personnages et les endroits en tamisant ma mémoire à la recherche de ce qui, dans ces sables, pouvait avoir de l’importance. Ou au moins de l’intérêt. Comme eux, je ne suis qu’un observateur de cette mécanique inconsciente, tout à la fois victime et spectateur des outrages que le prisme du souvenir fait subir à une réalité aussitôt fantasmée que disparue. J’aperçois parfois, si je retourne près d’un hôtel particulier que j’ai décrit haut et froid, des bouquets de fleurs multicolores aux fenêtres d’un étage unique. Je comprends alors que j’ai menti en accordant trop de crédit à mes impressions du passé. Mais je ne suis ni un historien, ni un journaliste, ni un juge. Et je ne jure pas de dire toute la vérité et rien que la vérité. Je ne veux que témoigner et écrire, pour me souvenir de vivre encore. Pour déformer la réalité qui ne montre qu’un autre rêve, plus noble peut-être, mais tout aussi éphémère que ces fragments éparpillés dans le tamis d’une mémoire tordue par le temps.
J’ai commencé à raconter le monde le jour de mon huitième anniversaire. Seul au milieu d’une forêt de jambes, grelottant de froid, de peur, de chagrin, d’incompréhension et d’une kyrielle d’émotions que les enfances heureuses réservent à l’âge adulte. Je marchais parce que l’on m’avait poussé là, dans un des grands troupeaux humains que les guerres jettent au hasard sur les chemins. J’étais encore un enfant le matin même, à l’abri dans une maison comme les autres, avec des parents comme les autres, un enfant du port de Cilthir. J’étais un adulte comme les autres au soir venu, à la merci des dangers de la route. Je n’ai pu tourner le regard vers Cilthir que tard, dans l’après-midi de cette journée. Non que j’en aie retrouvé la force. Mais accepter que la douleur oblitère une partie de mon existence me paraissait l’aspect le plus insupportable de mon naufrage. Certainement voulais-je déjà récupérer cette partie-là de moi-même. La cité se consumait, mais l’écrire ne restitue rien de cette interminable agonie. On pouvait encore sentir, après des heures de marche, la puanteur des corps calcinés flotter dans l’air, s’emmêler avec celle du bois brûlé des maisons et des bateaux, s’infiltrer dans nos vêtements. Aucun de mes sens ne me confirmait que ma chambre, mes parents ou ma ville s’étaient trouvés un jour, là-bas dans les éclairs rouges et les vagues orange de l’incendie à l’horizon. Je n’en reconnaissais pas les contours, les odeurs avaient été remplacées. Je savais que j’avais quitté cet endroit le matin un peu après l’aube. Puis le soir était venu sur un univers complètement vide où rien du tout n’existait plus que le fait d’être seul parmi des inconnus. Perdu dans une forêt de jambes où des bras m’avaient happé en bas de la maison quand la foule était passée. En bas de la maison détruite d’où l’odeur des corps brûlés de ceux qui m’avaient laissé seul dans la foule masquait l’odeur de l’iode, de la mer et du sel.
— Va lui en donner. Il est perdu, ce gamin.
Nous étions arrêtés, hagards et apeurés, tous autant les uns que les autres. J’avais avancé, toute la journée, près d’un couple qui menait un âne attelé à un chariot. L’homme me montrait à présent du doigt en cherchant dans les maigres paquetages de la carriole tirée par l’animal quelque chose à manger. Si c’était possible. La femme se dirigea vers moi en me tendant un morceau de jambon.
— Tiens, petit.
Pour me rassurer, elle tentait de masquer sa propre hébétude. Elle avait le visage marqué, pour ce que je pouvais en juger après cette journée de cauchemar. De longs cheveux châtains dégringolaient en désordre sur ses épaules.
— Merci, madame, balbutiai-je comme si ma voix sortait d’un autre corps.
Merci pour quoi ? Ah, oui. Le jambon.
— Prends ton temps, dit-elle en essayant de sourire. Othrin est encore loin, et nous avons peu de vivres. Comment tu t’appelles ?
La réponse ne me vint pas immédiatement, mais je finis par articuler machinalement un prénom qui me semblait déjà vidé de sens.
— Dharn.
— Je suis Clémentine. Tu peux rester avec Stern et moi, proposa-t-elle en se tournant vers l’homme brun qui écartait de leurs affaires ce qu’il jugeait superflu de continuer à traîner sur la route.
Cet individu au nez aquilin, au maigre corps penché sur les ballots de toile, ressemblait à un corbeau malingre occupé à dépouiller son propre nid. Il déposa au sol quelques livres au milieu d’objets disparates empaquetés dans du linge. Puis il me fit un vague geste de la main.
— Tiens, j’ai une couverture pour toi ici.
Il tirait sur un morceau de laine dépassant des bagages entassés en désordre sur la charrette. Clémentine m’invita à la suivre et j’accueillis ce simple but, après toute cette marche solitaire, comme une occasion de réfléchir à autre chose qu’à l’inimaginable étendue de ma perte. Peu de gens parlaient autour de nous, les gouttelettes humaines de la vague de réfugiés essayaient d’inventer quelque raison de se rassurer en espérant trouver le sommeil, quelque part dans la nuit à venir. Au pied de l’âne, je vis dépasser deux plumes et quelques morceaux de papier hors des chiffons que Stern avait déposés au sol. Des larmes jaillirent sans que je puisse les réprimer. Stern me proposait une couverture marron brodée de motifs jaunes que je ne regardais pas, ne parvenant pas à lever mes yeux des feuilles vierges et des pointes d’écriture. Hier soir, maman m’avait fait répéter l’alphabet avant de me coucher. Je m’étais beaucoup plaint, elle m’avait grondé. Aujourd’hui, rien n’existe.
— Tu peux les avoir, si ça t’amuse, offrit Stern en ramassant les plumes, le linge et le papier qu’il me tendit en les posant sur l’étoffe.
— Merci.
J’avais réussi à ne pas m’effondrer totalement, je m’assis le dos contre la roue pleine de la carriole. Je mis la couverture sur mes genoux et dépliai les chiffons par-dessus en prenant garde à ne pas laisser échapper le morceau de jambon de Clémentine. J’avais à ma disposition deux plumes usées, quelques pages blanches d’un bon papier épais et trois petites fioles d’encre. J’en ouvris une en calant la tranche de viande entre mes jambes, trempai la pointe dans le liquide pendant que de la main gauche je positionnais une feuille vierge. Mes doigts tremblaient. Je commençais à tracer la première lettre de mon prénom quand j’éclatai en sanglots.
Je me suis réveillé en pleine nuit dans la carriole de Stern, entre deux ballots, sous la couverture jaune et marron sans savoir comment j’y avais atterri. La lune ronde éclairait le bois du modeste véhicule, on avait laissé près de moi les plumes, l’encre et le papier. Quelques conversations étouffées parvenaient à mes oreilles. L’équipage ne bougeait plus. En me relevant, je pouvais distinguer Stern et Clémentine couchés au pied du chariot, sans pouvoir déterminer s’ils dormaient, s’ils cherchaient le sommeil ou s’ils essayaient simplement de se reposer un peu. L’âne, immobile et détaché de son fardeau, somnolait sans doute. Je me rassis pour recommencer à écrire. Je mordais la couverture pour ne pas sangloter à nouveau. Mais je mouillais parfois la page que je griffonnais tout de même en consignant ce que j’avais vécu, en pensant à maman qui m’avait appris l’alphabet avant que plus rien n’existe. Je me rendormis sans m’en rendre compte. Au petit matin, nous reprîmes la route par un accord tacite, sans signal particulier, sans meneur ni concertation. Comme si nous éloigner du décor de notre tragédie revenait à nous éloigner de nos épreuves. Ce qui à y regarder de près n’était pas une si mauvaise hypothèse, puisque partout ailleurs ce jour devait ressembler à tous les autres. Il n’y avait sans doute qu’ici, dans cette caravane, qu’il annonçait une nouvelle longue marche morne, silencieuse, commune et solitaire. Stern et Clémentine m’avaient toutefois proposé de m’asseoir dans la carriole. Plus important, Stern avait tenu sa parole. Il n’avait pas prêté attention au fait que j’emporte avec nous le papier, l’encre et les plumes qu’il avait souhaité abandonner la veille pour alléger un peu le fardeau de son âne. Sans doute, ces menus objets ne pesaient-ils pas lourd, comparés au poids d’un nouveau passager. Mais pour moi, ils étaient comme l’ancre d’une autre sorte, empêchant le rivage de Cilthir de trop s’éloigner de mes souvenirs. Je ne saurais expliquer aujourd’hui pourquoi à l’époque je pensais surtout à ma mère, laissant mon père dans l’ombre comme si rien de ce qui était arrivé ne concernait vraiment la relation que nous avions eue tous les deux. Une partie de ma douleur me donnait ainsi l’impression de me relier à sa mémoire. En observant mon deuil, j’y retrouvais son empreinte comme s’il avait été regrettable, mais prévisible, irrémédiable, de le perdre. Je pouvais entendre sans effort ce qu’il m’aurait dit, ses réflexions à voix haute qui étaient des conseils à demi-exprimés plus que des pensées. Mais il m’était impossible de recréer la sensation physique des bras de ma mère autour de mes épaules pour me rassurer. J’avais déjà du mal à retrouver la couleur exacte de ses yeux lorsqu’elle fronçait les sourcils, l’intonation précise de ses mots quand elle m’encourageait ou me bordait le soir venu. Le bruit des vagues et du travail sur les quais demeurait par contre intact dans mes souvenirs immédiats. Cette répartition des possibles, cette décision arbitraire de la mémoire me paraissait encore plus injuste que les faits eux-mêmes. Je n’avais finalement besoin de rien ni de personne pour effacer tout ce qui importait pour moi : j’y arrivais trop bien tout seul. Autour de nous, tout m’était étranger de cette fausse réalité qui remplaçait pourtant déjà ma véritable vie disparue. La carriole allait parmi des réfugiés au milieu desquels je pouvais distinguer d’autres chariots et quelques chevaux, mais l’immense majorité de cette masse déroulait son interminable marche, à pied, vers l’inconnu. La distance s’allongeait entre Cilthir et notre groupe, tamisant la torpeur, la séparant de l’hébétude pour préparer notre retour vers le reste du monde. On commençait à échanger quelques mots sur la destination à suivre, sur les villages alentour, à confronter des points de vue sur les sentiers et les routes. La préoccupation qui revenait le plus souvent dans ces maigres conversations consistait à déterminer la meilleure façon de rejoindre Othrin, la prochaine ville que nous pourrions gagner selon la direction de notre marche. Peu d’entre nous pensaient à s’arrêter avant. Le consensus qui semblait se dégager postulait que, si le conflit s’étendait, nous devions trouver un abri protégé par des murs solides. Selon ces critères, les hameaux disséminés dans la plaine ne fournissaient aucune solution de repli satisfaisante. La guerre nous talonnait sans doute, bien que personne n’envisageât de revenir en arrière pour s’en assurer. Certains, pourtant, songeaient à abréger leur course sans attendre la sécurité relative d’une armée amie entre Cilthir et notre groupe. Il s’agissait de ceux qui pouvaient retrouver de la famille aux alentours. Des proches qui sauraient où partir et qu’il fallait prévenir, auprès desquels ils pourraient trouver assistance et quelque maigre refuge. Stern discutait avec un gros bonhomme dégarni du nom de Simon. Simon avait résolu de ne pas s’arrêter avant Othrin, mis à part pour dormir ou se procurer de l’eau et de la nourriture. La plaine que nous arpentions débouchait sur une forêt giboyeuse, au cœur de laquelle coulait la rivière Rizz. Il proposait une halte sur les rives du cours d’eau quelques heures avant le crépuscule, pour tenter de chasser des oiseaux, et peut-être des lapins ou un cerf dans les bois qui bordaient la rivière.
— Cela ne me semble pas une mauvaise solution, admit Stern. De toute façon, il nous faut traverser la Rizz et je nous vois mal chercher un gué à la nuit tombée.
— Nous n’aurons pas besoin de chercher, affirma Simon d’une voix sûre. J’ai travaillé pas mal de temps dans les champs, ici. Je connais un endroit où nous pouvons franchir la rivière, mais cela ne change pas grand-chose à la situation. La nuit tomberait avant que tout le monde passe. Soit nous prenons le risque de scinder la caravane, soit nous attendons le matin pour traverser ensemble. C’est un gué, expliqua-t-il en faisant la moue, mais ça reste la Rizz.
Stern acquiesça et Simon repartit, se dirigeant vers une famille de quatre personnes. L’homme qui avait l’air d’être le père portait sur ses épaules une enfant, la plus jeune. Agrippée à ses cheveux, elle ne devait pas avoir plus de quatre ou cinq ans et regardait tous ces gens étranges avec une peur qui reflétait celle de ses parents. La mère tenait la main de l’aînée, une seconde fille qui pouvait avoir mon âge. Ils n’avaient aucun bagage et semblaient avoir pris la fuite sans bien réaliser qu’aucun retour n’était possible. L’homme salua Simon, la femme lui adressa un hochement de tête et ils commencèrent à discuter.
— Qu’est-ce que tu en penses ? demanda Stern à Clémentine qui menait l’âne par le licol.
— Nous ne pouvons pas marcher jour et nuit sans interruption, fit-elle. À la Rizz, nous aurons au moins de l’eau. En plus, si quelqu’un se montre capable de braconner avec suffisamment de réussite, nous pourrions aussi avoir quelque chose à avaler. Si la chasse n’est pas bonne par contre, cela risque de causer des jalousies.
— Oui, ça m’inquiète également. Il y a quoi, plus de cent personnes ? Peut-être cent cinquante, en comptant les enfants…
Stern jeta un coup d’œil aux silhouettes des arbres, visibles sur l’horizon.
— J’espère que nous aurons de la chance avec les fêniers, continua-t-il en désignant les cimes. Leurs fruits ne sont pas bons, mais au moins ils nourrissent. Nous trouverons peut-être aussi des mûres.
Je cherchais le nom de cette herbe qui poussait à l’ombre des fêniers avec laquelle maman accompagnait les fruits amers de l’arbre. Nous les faisions griller jusqu’à ce que la coque ronde explose et que la graine brûlante, blanche et fumante s’en extraie. Nous la trempions dans une soupe épaisse de gheppi en écoutant papa raconter sa journée sur le chantier naval. Le bouillon donnait au fên un délicieux goût de pain d’épice. Le gheppi, c’était ça le nom de cette herbe aromatique qui accompagnait les fruits des fêniers.
— C’est bon avec du gheppi, fis-je doucement.
Stern et Clémentine se retournèrent vers moi comme si je venais d’annoncer que tout ceci n’était qu’un mauvais rêve et que nous pouvions revenir vers Cilthir. Clémentine me fit un clin d’œil.
— Vraiment ? demanda Stern. Eh bien, je suppose que nous pourrons nous en contenter, alors.
— Othrin ne sera plus très loin après la Rizz. Un jour de marche, peut-être un et demi, évalua Clémentine. Tu as déjà vu Othrin, Dharn ?
— Je ne sais pas, avouai-je.
Clémentine jeta un regard à Stern.
— Tu peux rester avec nous autant que tu voudras, commença-t-il. Si tu connais un endroit où aller, ou bien si tu as de la famille qui devrait être prévenue de… de tout ça, eh bien nous trouverons un moyen de faire arriver un message à bon port. Ou de t’accompagner. Mais d’abord, nous nous arrêterons à Chaumes pour voir Toljim. C’est mon frère, et Chaumes n’est qu’à quelques heures d’Othrin.
— Mon Tonton Frughen habite à Brascourbés.
Les mots étaient sortis de ma bouche au moment même où ce souvenir refaisait surface, mais je me rappelai que ce n’était pas exact et me repris.
— Enfin, pas très loin. Papa disait qu’on allait à Brascourbés.
Je me rassis dans la carriole, dos à un ballot de linge odorant, et retombai dans mon mutisme. Un spectacle que j’étais désolé d’offrir à ceux qui se proposaient d’assurer ma survie, mais l’épuisement l’emportait sur ma reconnaissance. Les images des soirées de jeux avec mes cousins à Brascourbés assaillaient ma mémoire et m’ôtaient toutes mes forces.
Nous arrivâmes à proximité des arbres à la moitié de l’après-midi. J’avais l’impression qu’une forme d’organisation commençait à gagner notre caravane. Peut-être acceptions-nous simplement la compagnie forcée de nos voisins d’errance. Il me semblait que Simon jouait un grand rôle dans cet apaisement. En discutant des options du voyage, il avait amorcé un début de cohésion entre les groupes séparés. Ce n’était pas un véritable rapprochement, puisque le poids de notre propre sort anesthésiait l’empathie que nous aurions pu ressentir vis-à-vis de nos compagnons d’infortune. Toutefois, nous commencions à prendre conscience que nous parcourions la même route et que nous devions former un ensemble soudé pour espérer arriver quelque part, où que ce soit. C’est ainsi que Clémentine offrit aux deux filles de ce couple qui marchait à nos côtés de partager la carriole avec moi, ce que leurs parents acceptèrent avec reconnaissance. Alors que les adultes feignaient un début de reprise de contrôle en échangeant quelques mots, je me retrouvai détaillé en silence par les deux sœurs assises avec moi parmi les ballots. Cela ne me gênait pas, je préférais mille fois qu’elles s’intéressent à mon visage qu’aux plumes, à l’encre et au papier de Stern. Il n’y en avait pas beaucoup, mais cela constituait un patrimoine trop précieux pour qu’on le gâche à faire des gribouillis pour passer le temps.
— Je m’appelle Lishil, fit enfin l’aînée qui devait avoir mon âge. Elle, c’est Khady.
— Je suis assez grande pour lui dire, protesta sa petite sœur entre les mèches de sa frange brune.
Lishil ressemblait à son père. Elle avait les cheveux blonds comme lui, et des yeux vifs où une expression décidée se mêlait à un fond de nostalgie. C’était peut-être seulement les circonstances.
— D’accord, répondis-je.
— Et ben, et toi ?
— Dharn.
— Je t’avais jamais vu avant, remarqua Lishil comme si elle avait dû pouvoir identifier tous les habitants de Cilthir. Pourtant, je vais souvent au marché, continua-t-elle. Je connais beaucoup de monde.
Je haussai les épaules en craignant de me remettre à pleurer et tournai mon regard vers l’âne et les deux couples d’adultes qui échangeaient quelques mots sans importance. Tout le long de l’après-midi, notre caravane obliqua vers le sud en se rapprochant peu à peu de la lisière de la forêt de fêniers qui masquait le cours de la Rizz. Simon nous guidait, la décision de passer la rivière avait creusé son sillon de proche en proche. Plusieurs personnes qui connaissaient la région partageaient cette hétéroclite caravane avec nous. La majorité de ceux-là pensaient que nous pourrions nous éviter plusieurs journées de marche, si nous tentions une traversée par un des rares gués des environs. Cette proposition fit rapidement consensus. Ceux qui, comme moi, ne savaient qu’à peine où ils se trouvaient cherchaient à s’intégrer à la masse rassurante du groupe plutôt que d’affronter la situation seuls. Seuls et, à vrai dire, probablement dépourvus d’un plan mieux établi que celui que nous suivions déjà. Au rythme de notre procession, la plaine devint une forêt clairsemée de fêniers, de saules et de tilleuls qui s’épaissit rapidement. Entre les troncs, les ronces agglutinées et les bosquets de fougères, l’âne se mit à rencontrer toutes les peines du monde à tirer son fardeau. Lishil, Khady et moi-même descendîmes du chariot pour soulager l’animal. Autour de nous, la colonne de marcheurs sans itinéraire semblait dissoute dans les bois, les voix absorbées par le bocage et l’odeur du charnier masquée par celle des tilleuls. Le grondement des flots de la Rizz éteignait le bruit de l’incendie. Le tapis de feuilles mortes et de branchages devint plus facile à pratiquer après quelques heures, avant que de longues herbes grasses ne le remplacent en laissant apparaître un sol caillouteux. La Rizz elle-même se révéla d’un seul coup, surgie du couvert des arbres, coupant la forêt en deux comme une cicatrice. Une surface envahie de haute végétation séparait la rive du bois dont nous émergions, qui se prolongeait de l’autre côté après une bande similaire. Bien que toujours agitée de courants rapides, la rivière présentait là un lit assez étroit pour qu’un bon nageur puisse envisager sereinement la traversée. Simon affirmait que la profondeur du cours d’eau, moindre ici que n’importe où ailleurs sur des kilomètres, en rendait le franchissement possible. Nous étions arrivés à l’endroit que nous cherchions. Quelques-uns, plus hardis, plus pressés d’en finir avec cet obstacle ou plus confiants dans leurs capacités, se proposèrent en pionniers pour gagner l’autre rive et tendre deux cordes entre les berges. La manœuvre visait à faciliter la traversée aux suivants. Le chariot de Stern et Clémentine paraissait le plus solide, il servirait donc comme ancrage de notre côté de la rivière puisque la longueur de nos amarres ne permettait pas d’atteindre les premiers fêniers.
— Tu vois du gheppi dans le coin ? me demanda Stern en détachant l’âne fourbu, trop heureux de pouvoir brouter à son aise et boire dans le cours d’eau.
— Je vais regarder.
Je calai la couverture qui contenait le matériel d’écriture sous mon bras, Stern me sourit.
— Ne t’aventure tout de même pas trop loin, me prévint-il. On a vécu pire, mais ce n’est pas le moment de se perdre pour couronner le tout.
Je m’écartais sans répondre, en hochant la tête. La mère de Khady et Lishil échangeait quelques mots avec Clémentine et je passai près d’elles, animé d’une colère sourde et soudaine que je ne parvenais pas à comprendre. Stern se proposait une fois de plus de veiller sur moi, mais je ne voulais pas de protection. Je voulais la main de ma mère sur mes épaules et la voix de mon père dans l’escalier. Je ne voulais pas vivre sous d’autres lumières. Je voulais tuer les hommes qui avaient éteint celles de mes parents. Je ne voulais pas être prudent. Je voulais hurler et massacrer des gens dont j’ignorais tout, à propos de qui j’avais tout à apprendre.
— Dharn ?! Réponds, s’il te plaît !
Clémentine était agenouillée, elle tenait doucement mes mains dans les siennes. Je n’entendais plus ni la Rizz, ni les voix de nos compagnons de voyage. Nous étions quelque part dans la forêt dense, je sentais dans mes poches le renflement de plusieurs bogues de fêniers que je ne me souvenais pas d’avoir ramassé.
— Je te cherche depuis un bon moment, s’inquiéta-t-elle en se relevant lentement et m’enjoignant à la suivre.
— Pardon. Je rêvais et je me suis perdu, mentis-je.
Elle passa une main dans mes cheveux en me dévisageant.
— Ce n’est pas grave, te voilà maintenant. Stern nous attend, nous pouvons franchir la rivière.
Le jour déclinait vite, mais le groupe paraissait avoir beaucoup avancé dans ses traversées successives. Près des deux tiers des caravaniers se trouvaient sur l’autre rive. Je compris que Simon endossait son rôle d’ange gardien improvisé et qu’il avait déjà plusieurs allers-retours à son actif, en compagnie de plusieurs d’entre nous. Il vint vers moi, d’une démarche rassurante comme s’il ne s’agissait que de m’aider à monter à nouveau sur le chariot. Stem avait l’air soulagé que Clémentine m’ait trouvé, signe qu’elle avait effectivement dû me chercher longtemps.
— Alors, on est prêts ? demanda Simon en me tendant la main.
— On te rejoint juste après, m’encouragea Stern.
Je calai de nouveau la couverture sous mon bras, et serrai le biceps de Simon en me promettant que sur la prochaine berge, je pourrais courir après les ombres. Simon affermit sa prise sur l’amarre en me portant. En maintenant l’étoffe plaquée entre nous, je saisis la corde comme il me l’indiqua. Contre sa poitrine, mes cuisses retenues au-dessus de l’eau, je me sentais en sécurité. Lorsqu’un remous plus violent que les autres emporta le matériel d’écriture en nous séparant de quelques centimètres de trop, j’oubliai le danger et détendis mon étreinte. Je lâchai l’amarre pour récupérer les pages qui dévalaient déjà le sens de la Rizz. Le courant m’entraîna, je ne trouvai rien pour me raccrocher. Simon serra d’une main ferme ma cheville, qu’il attrapa en jurant. Mais il ne put rien, lutter contre la force du torrent aurait été hors de portée de n’importe qui. Ma vision se troubla, l’eau entrait partout dans mes habits, dans mes yeux et ma bouche. À travers le vacarme de ma perte de repères, il me sembla entendre quelqu’un en appeler à Ajhen. Je ne sais pas si cela fut vraiment le cas. J’avalai de la boue et de la vase, mes membres raclèrent les cailloux au fond de la rivière. Mon champ de vision s’emplit d’eau et de sang mêlés, je sentis déferler ce mélange dans ma gorge. Les rives dansaient avec les pierres, les cris sur la berge rythmaient la mesure de mes plongées et de mes remontées. Je perdis connaissance en recrachant de l’eau, du sang et de la vase à la face du monde qui voulait que tout finisse.
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