Justice Spectrale
PROLOGUE
Dimanche 17 mai 1896, Santa Rita, comté de Grant, Nouveau-Mexique, États-Unis d’Amérique
Avec des gestes professionnels rendus assurés par l’expérience, le journaliste Afro-Américain déployait son appareil photographique sur trépied. Il prévoyait d’immortaliser la rue principale de la ville afin de pouvoir témoigner de sa renaissance réussie.
En effet, la ville de Santa Rita avait été fondée en 1803, lorsque l’exploitation de la mine de cuivre toute proche était florissante, en pleine période coloniale espagnole. Puis elle avait été abandonnée avant 1849, pour finalement revenir à la vie après un traité signé avec les Indiens permettant une réouverture de la mine de Chino en 1873[1], l’année même de naissance du photographe-reporter en train de préparer son instrument de prise de vues. Désormais, vingt-trois années plus tard, la population de Santa Rita avait largement dépassé les mille habitants et cette tendance à la croissance ne donnait pas de signes de faiblesse. À ce rythme effréné, la ville atteindrait les deux mille âmes au siècle à venir, le vingtième, au premier janvier 1901.
Dans l’esprit du journaliste, des phrases se formaient déjà pour son article en gestation, parfaitement illustré par la photographie en préparation. Toutefois, cette fébrilité mentale ne rendait pas ses gestes maladroits et il réglait son appareil à la perfection.
Pourtant, au moment de déclencher le mécanisme, il suspendit son action, désormais dans l’expectative.
Et pour cause ! Deux individus sortaient du saloon tout proche dans un déluge d’éclats de voix. Entre eux, le ton était belliqueux. Ils se parlaient durement tout en marchant. Nul doute qu’un conflit se tissait dont l’issue serait déterminée par la poudre et le sang. Comme c’était, hélas, si souvent le cas dans ces terres où la rudesse de l’existence exacerbait les comportements agressifs.
— Tu aurais tout aussi bien pu accepter de te laisser arrêter, Buckskin, dit le premier.
— Si j’en faisais comme on attend de moi, shérif… marmonna le second. Allez, qu’on en finisse une fois pour toutes !
D’un signe de la main, il désigna une extrémité de la rue tout en crachant au sol.
Le dénommé Buckskin, un homme d’une quarantaine d’années, était vêtu à la manière d’un chasseur de bisons : tenue de peaux cousues, hautes bottes, chapeau à bord recourbé. Un long fusil complétait le tableau. Il posa ce dernier contre un mur, à la verticale, avant de toiser les gens présents, comme pour les défier de toucher à son arme. Rassuré par les regards apeurés des rares spectateurs, il s’éloigna d’une dizaine de pas, puis se tourna vers son adversaire. Sa main droite repoussa en arrière le pan de son manteau, dévoilant la crosse d’un colt au bois patiné par l’usage. Les intentions de l’individu s’avéraient limpides au travers de ses yeux où couvaient des éclairs venimeux associés à un rictus mauvais plaqué sur son visage, le transformant en un masque inhumain.
Le photographe-reporter se hâta d’ajuster les réglages de son appareil en conséquence. Par pur hasard, à la place d’une simple image de la rue, il allait en prendre une de l’imminent duel aux revolvers. Une scène commune, certes, mais plus à même d’illustrer avec brio son article sur le quotidien de l’Ouest américain dans la ville ressuscitée de Santa Rita.
Qui plus est, la situation et la luminosité étaient excellentes pour une prise de vue. La lumière du soleil frappait directement l’homme de loi, le nimbant dans une clarté digne d’un envoyé divin venu spécialement sur la Terre pour s’occuper de la mauvaise graine arpentant le monde.
La poitrine de l’opposant de Buckskin s’ornait d’un insigne de shérif aussi fatigué par les intempéries et le temps que son porteur. Le représentant de la loi avait rejeté son chapeau en arrière, dans son dos où il se trouvait maintenu en place par sa lanière. Ainsi tête nue, il arborait un visage recuit par le soleil paraissant sans âge, tavelé de rides comme de cicatrices plus ou moins anciennes. Singulièrement, son épaisse moustache s’étirant vers ses tempes s’avérait presque blanche alors que ses cheveux coupés courts étaient plutôt poivre et sel. Une chemise bib front[2] glissée dans son pantalon à bretelles, à la taille serrée par une cartouchière, laissait libre son armement : deux colts lestant ses hanches. Curieusement, si le revolver droit était positionné crosse vers l’arrière, selon la pratique permettant un dégainé plus rapide, le gauche se trouvait inversé. Certes, il existait de bons tireurs plaçant ainsi leur arme afin de pouvoir la dégager de la main droite. Pourtant, dans le cas présent, la gaine était diamétralement positionnée par rapport aux hanches. De fait, seule une prise à gauche semblait possible, bien que nécessitant une contorsion de la main bien peu naturelle.
Le journaliste nota tout cela d’une manière inconsciente, instinctive, propre à son métier du moment où les qualités d’observation étaient fondamentales. Dans son esprit fébrile, un projet d’article se rédigeait peu à peu. Il le savait, les lecteurs des journaux plébiscitaient les comptes rendus de fusillades, les affrontements entre forces de l’ordre et malfrats, et autres réjouissances de l’Ouest américain. Une occasion rêvée de faire un bon papier.
Insensibles au fait d’être le centre d’attention du moment, les deux adversaires face à face se jugeaient mutuellement du regard…
— Buckskin, commença le shérif d’une voix posée, ton parcours de vie est ponctué de cadavres ! J’ai suivi une piste de sang pour te retrouver, ici, à Santa Rita.
Le hors-la-loi se contenta de cracher dans la terre devant ses pieds, sans faire mine de répondre, comme blasé par un tel discours moralisateur. Le quidam ne donnait pas la sensation d’éprouver le moindre remords pour sa vie dissolue.
— Tu es accusé du meurtre du dénommé Gordon Courtright, reprit son opposant sans paraître offensé ou énervé. Tu l’as tué, durant une partie de cartes, le dix-sept août dernier de cette année.
— Il trichait ! pesta l’accusé. Il avait une double paire d’as et de huit.
— Deux ans d’emprisonnement au Territorial Penitentiary[3] de Santa Fe auraient pourtant dû calmer ta barbarie, il me semble, non ?
— Finissons-en, shérif Johnston, grommela Buckskin. Je n’irai pas en prison, cette fois-ci. Et je ne me laisserai pas non plus capturer vivant. Vous allez devoir me tuer, si vous le pouvez, ou me laisser partir. Voilà les choix !
— Soit, si c’est là ta volonté, après tout, tu as voulu ce duel.
Le dénommé Buckskin caressait déjà des doigts la crosse de son revolver lorsque l’homme de loi l’interpella de nouveau :
— Je te propose une alternative, moi aussi, Buckskin.
La voix était plus douce, légèrement différente, presque lointaine.
— Laquelle ? demanda le meurtrier. Vous, les shérifs, savez parler, mais pas tirer, hein ?
— Il ne s’agit pas de cela. Je te demande de faire un choix entre la justice de ce monde, celle matérialisée par mon arme à feu de shérif, ou celle venue de l’au-delà pour venger la mort de Gordon Courtright. Dans ce dernier cas, tu seras jugé à l’aune de tes crimes, par une partie au moins du souvenir de tes victimes. Toutes t’attendent de l’autre côté avec une avidité morbide, si tu me permets cette expression.
Le bandit expectora derechef au sol en ricanant.
— Je ne crois pas aux esprits, shérif. Peu importe ! Défendez-vous ou je vous abats comme un vulgaire coyote.
— À ta guise. En ce cas, s’il est vrai que la loi des hommes est aveugle, tu vas comparaître devant l’âme de ta victime. J’en appelle à la justice spectrale de Gordon Courtright !
Sur ses derniers mots, et au profond étonnement des spectateurs massés le long de la rue, le dénommé shérif Johnston fit volte-face, présentant son dos au supposé meurtrier, comme s’il ne s’en souciait plus.
— Quand tu veux, Buckskin !
Entouré par la foule de curieux, le journaliste se pencha sur son appareil photographique en affinant le réglage sur l’homme de loi toujours sous les feux de la lumière solaire. C’était bien la première fois qu’il voyait ainsi un individu, assermenté ou non, tourner délibérément le dos à un adversaire pourtant armé. À croire le shérif Johnston atteint de démence précoce. Peut-être était-il finalement trop vieux pour ce métier dangereux. Il allait sans doute payer de sa vie ce moment d’égarement, cela ne semblait faire aucun doute.
L’Afro-Américain releva la tête, cherchant des yeux la silhouette d’un autre représentant de la loi potentiellement en chemin pour intervenir. Dans le comté de Grant, la figure locale était un certain shérif John Whitehill. Lui ou l’un de ses adjoints pourrait arriver présentement pour assister leur confrère devenu fou. Arrêter le meurtrier avant que ce dernier n’ajoute le nom de Johnston à son palmarès sans doute déjà bien chargé.
Hélas, aucun renfort ou allié ne se présenta.
Seul nouvel arrivé, un corbeau venu en croassant se poser sur le toit du bâtiment situé entre les deux protagonistes. Le photographe-reporter songea aussitôt aux animaux psychopompes[4] de plusieurs légendes, sans pour autant être certain que celui-ci était mentionné comme tel.
L’Afro-Américain laissa de côté ses réflexions, pour se concentrer sur le duel.
Être ainsi considéré au même titre qu’un élément négligeable par son adversaire lui tournant le dos, guère mieux qu’un objet sans utilité, parut enflammer le regard de l’homme recherché. Sa main glissa vers la crosse en bois de son arme et ses doigts se refermèrent dessus.
Soudain, une sourde détonation retentit à la manière du tonnerre dans la rue recouverte d’une chape de silence. Le photographe sursauta si fort qu’il ne fut pas certain d’avoir convenablement déclenché l’obturateur de son appareil. Seul un réflexe professionnel, sans aucun lien avec son être conscient, pouvait avoir pris le cliché au bon moment.
Pourtant, aucun des deux protagonistes n’avait bronché. Il y avait eu coup de feu, cela sonnait comme une évidence, même si le bruit avait paru inhabituel aux oreilles des spectateurs. Un son étouffé, lointain, presque un écho, tout en étant capable, néanmoins, de se répercuter entre les maisons et le long de la rue.
Les spectateurs clignèrent des yeux, incrédules, incapables de comprendre ce qui était arrivé un instant plus tôt. En vérité, les hommes engagés dans leur duel à mort n’avaient pas même bougé. À se demander d’où provenait le tir…
Dans le silence pesant, le shérif Johnston fit volte-face d’un mouvement lent, presque théâtral qui fit à peine bouger son chapeau toujours pendu entre ses épaules. Dans un synchronisme parfait, son adversaire de duel, le fameux Buckskin aux multiples méfaits, réagit, mais de façon inattendue. Il s’écroula au sol, à la manière d’un arbre déraciné, sans avoir eu le temps de dégainer son arme, ni même celui de pousser un cri ou d’émettre la moindre plainte. Une fois à même la terre, son corps eut un bref trépignement, un soubresaut, un frisson parcourant la moindre fibre de son être. Puis, plus rien, il demeura immobile, le dos dans la poussière et le visage tourné vers le ciel floconneux de nuages.
Comme les autres témoins de la scène, le journaliste étudia du regard le vainqueur. Cette fois-ci, la loi semblait avoir remporté le duel. Le shérif se tenait tranquillement debout, presque avec nonchalance. Seule son arme gauche, fumant encore légèrement dans son holster, rappelait le récent duel fatal pour le bandit.
Ainsi donc, le coup de feu émanait du shérif Johnston et de personne d’autre. Le représentant de la loi était parvenu à faire feu de la senestre puis à rengainer avec une rapidité prodigieuse, pour ne pas dire surhumaine. Personne n’avait rien discerné du geste digne de l’attaque d’un serpent à sonnette par son aspect foudroyant au-delà des limites de la vision.
Au bout d’un moment, alors que les spectateurs de la scène étonnante demeuraient frappés d’immobilisme et de mutisme, incapables de réagir, un homme vêtu de noir s’approcha de l’individu allongé à même la poussière. Dans sa tenue foncée, le nouveau venu ressemblait à un oiseau de proie venu se repaître des chairs du vaincu. En tout état de cause, d’ailleurs, car il s’agissait du croque-mort de la ville. Il accomplissait donc son travail peu attrayant, mais nécessaire pour le bien de tous. Avec des gestes raides, il se pencha vers le dénommé Buckskin pour tâter son pouls au niveau de la gorge.
— Il est mort ! annonça-t-il en se redressant.
Il demeura ensuite là, debout au-dessus du cadavre, dans une attente silencieuse. Sa ressemblance avec un vautour attendant d’être tranquille pour commencer son repas s’accentua d’autant.
L’homme de loi s’approcha de son défunt opposant et s’inclina brièvement afin de lui clore les paupières.
Dans ce mouvement, le journaliste nota que le shérif Johnston paraissait blessé au bras gauche, car il ne le bougeait pas. Le membre pendait, inutile, le long de son corps. Pourtant, aucune trace de sang ne se discernait sur sa manche. Un fait étrange de plus à ajouter aux autres.
Shérif et croque-mort s’observèrent un court instant. Dans les yeux du fossoyeur, une brève étincelle parut scintiller. Semblant lire les pensées du préposé aux pompes funèbres, le représentant de la loi lui jeta une pièce de monnaie attrapée avec habilité par l’homme en noir.
— Contentez-vous de le charger sur mon cheval, indiqua le shérif Johnston. J’ai une prime à recevoir pour son corps de meurtrier. Je vais boire un verre en attendant.
Les spectateurs demeurèrent sans voix tandis que l’homme moustachu agit selon ses dires, sans un regard en arrière vers son adversaire décédé.
Le journaliste observait la scène sans rien dire. Pour autant, dans son esprit, une véritable frénésie associait les mots, formant des phrases, imaginant un article sensationnel.
Il espérait sincèrement avoir réussi la photographie du duel prise d’une manière instinctive. Quelle illustration pour son texte si elle n’était pas floue malgré le mouvement extraordinairement rapide du tir !
Pourtant, il ne s’attendait pas à ce qu’il découvrirait en développant la prise de vue dans les jours à venir.
De même, il ne se doutait certainement pas dans quelle aventure cette photographie et sa rencontre avec le shérif Floyd Johnston allaient l’entraîner…
[1] Authentique.
[2] Modèle populaire de chemise nommé « plastron à bavoir ». La partie haute était boutonnée et pouvait être enlevée entièrement ou partiellement en fonction de la chaleur du moment.
[3] Officiellement ouverte en 1885, cette prison a été utilisée pour incarcérer des prisonniers jusqu’à ce que le Nouveau-Mexique devienne un État en 1912.
[4] Aussi nommés des « passeurs d’âmes », il s’agit d’entités mythologiques, spirituelles ou symboliques supposées servir de guides pour les âmes des défunts vers l’au-delà.
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