Le Masque de Nacre, tome 1 : Le Visage de la Lune



1
Cohabitation



Nori dut se contenir afin de ne pas froisser le morceau de papier griffonné de chiffres qu’il tenait entre ses mains. Il se sentait frustré, en colère et profondément déçu. Ayant ignoré les remontrances de ses parents, il était tombé bien bas, constatant avec désarroi qu’il avait eu tort. Face à cet échec, le brun se sentit abattu et comme dans une impasse. Il avait mal géré ses revenus et malgré tous ses efforts, il ne pourrait finir le mois avec son maigre salaire.

Il avait acheté une maisonnette en bordure de la petite ville de Majutsu afin de pouvoir s’installer avec sa jeune sœur et y vivre sa vie comme il en rêvait depuis si longtemps déjà. Il avait passé du temps à refaire ses comptes, à les vérifier, mais cela n’avait pas suffi. Ses géniteurs avaient réussi à le déstabiliser et à rompre cet équilibre qu’il aurait pu avoir s’il avait été seul.

Furieux à l’idée qu’il emmène sa cadette et héritière de la noble famille Taika, leurs parents avaient juré de ne plus verser le moindre centime pour leur venir en aide. D’un air méprisant, ils lui avaient assuré qu’il serait incapable d’offrir une vie digne d’une fée à Kazuko. En tant que fée, elle nécessitait des soins bien particuliers qu’un simple Humain comme Nori ne pouvait comprendre. Un jardin avec quelques plantes aromatiques ne suffisait pas à les satisfaire : il lui fallait un panel complet d’herbes diverses et bien souvent coûteuses, ainsi que des potions, des livres et un vaste espace, non pas un simple petit lopin de terre. Ajouté à cela le fait que Kazuko, alors âgée de dix-neuf ans, n’avait pas terminé ses études d’Alchimie, ce qui constituait un nouveau fardeau pour le maigre portefeuille du jeune homme.

La fée ne semblait pas consciente des soucis de son aîné et vaquait à ses occupations. De temps à autre, et comme toute étudiante studieuse de sa branche, elle s’occupait de son petit jardin et en récoltait des herbes ou autres ingrédients. La maison choisie par son frère était très simple, mais lui convenait à merveille parce qu’elle respirait la sérénité, selon elle.

L’entrée donnait directement dans le salon composé d’un canapé et d’un fauteuil couleur jade faisant face à un vieux téléviseur, probablement oublié par les propriétaires précédents. Un vaste tapis molletonné anthracite délimitait ce coin détente tout en recouvrant un parquet ancien. Derrière le salon, une minuscule cuisine était équipée de meubles aussi âgés que le sol de la pièce adjacente. Un réfrigérateur ainsi qu’une gazinière blanche, ayant probablement déjà servi depuis plusieurs décennies, complétaient son ameublement sommaire. Les murs et le sol étaient recouverts d’un carrelage ocre. À côté de la cuisine s’ouvraient deux petites chambres en tous points identiques. Dans chacune d’elles, deux lits simples superposés, un petit guéridon de bois sombre et une petite lampe. Les cloisons étaient peintes en blanc et le plancher était assorti à la table de chevet. À l’autre extrémité de la demeure, on trouvait enfin la salle de bains avec une cabine de douche, les latrines et un lavabo surmonté d’un miroir rectangulaire simple, le tout dans des tons saumon.

Nori jeta un dernier regard vers l’e-mail affiché à l’écran de son ordinateur puis se tourna vers sa cadette avec désarroi en se demandant comment lui annoncer la nouvelle. Cette dernière ne remarqua pas de suite qu’elle était observée. Elle continuait à entretenir sa plantation et l’arrosa, tout en suivant les instructions de son manuel scolaire. Sa joie était palpable tout comme cet enthousiasme retrouvé qu’elle semblait avoir perdu jusqu’alors. Les tensions de plus en plus présentes au sein de leur famille semblaient l’avoir déstabilisée, mais ce renouveau lui avait redonné la joie de vivre. Son visage était rayonnant et cela suffisait à combler Nori.

Quelques années plus tôt, il n’aurait jamais pu croire qu’il se serait ainsi attaché à sa petite protégée, mais face à sa bonté il n’avait pu mettre la distance initialement désirée. Kazuko avait su briser cette carapace qu’il s’était forgée au fil du temps et le laisser se rapprocher d’elle. Nori était plutôt réservé, malgré l’image qu’il donnait, et n’aimait guère être au centre de l’attention. De ce fait, il n’avait jamais connu le véritable amour et possédait un cercle amical plutôt restreint. Lorsqu’il se trouvait à l’école dans laquelle il enseignait, il était plus redouté qu’apprécié de ses élèves tant il était intransigeant avec eux. Son tempérament plutôt sanguin ne l’aidait pas vraiment non plus à se sociabiliser. Pourtant, Kazuko l’avait accepté tel qu’il était.

La fée délaissa finalement ses occupations lorsqu’elle finit par sentir la tension de son aîné. Silencieusement, elle s’approcha de lui. Fixant le vide, Nori sursauta quand sa sœur lui tapota l’épaule. Ses pupilles orangées dévièrent de l’horizon puis croisèrent les grands yeux félins d’un bleu presque transparent de Kazuko.

« Tu as l’air soucieux, s’inquiéta alors la jeune femme en dévisageant Nori.

 Assieds-toi, s’il te plaît, j’ai besoin de te parler. »

La fée l’examina avec une certaine appréhension, se demandant pourquoi son aîné affichait une mine aussi grave.

« Ça fait un moment que je cherche à t’en parler, mais je n’ai plus le choix, je te dois la vérité. J’ai surestimé mon budget et à ce rythme-là, nous ne finirons pas le mois. Il me reste donc deux solutions : la première, c’est que tu retournes vivre chez nos parents…

— Non ! s’exclama aussitôt Kazuko. Si tu as besoin d’argent, tu sais que je peux trouver un travail à mi-temps et…

— Et c’est tout simplement hors de question, la coupa aussitôt Nori. Tu dois te concentrer sur tes études. L’idée que j’ai eue, c’est de trouver un colocataire qui me permettra de financer une partie de nos dépenses.

— Un colocataire ? Je conçois qu’il apporterait un supplément, mais cette maison n’est pas vraiment dimensionnée pour…

— Je n’ai pas vraiment le choix, marmonna Nori. Ce soir, une personne intéressée devrait nous rendre visite. Je compte sur toi pour vérifier ses moindres faits et gestes, car j’ignore de quelle créature il s’agit. »

 

Le moment crucial approchait et Nori se sentait un peu nerveux. À quel type de créature auraient-ils à faire ? Il n’en avait pas la moindre idée, le dénommé Kyo était resté mystérieux à ce sujet. Dans le doute, il avait demandé à Kazuko de masquer son aura afin qu’il ne puisse pas deviner ses origines. Kazuko était plus sereine que son frère, bien moins anxieuse que lui de nature, et décida de préparer des boissons pour accueillir leur hôte.

« C’est quoi cette arnaque ? Ils sont deux ! grogna Nori en s’approchant de la porte.

— Sois prudent, l’un des deux est un sorcier avec une aura très puissante. L’autre semble être Humain, recommanda la fée à son frère en scrutant l’entrée. »

Kazuko se tenait en retrait et jeta un œil intrigué vers l’entrée. Son regard restait figé sur la porte que son frère déverrouilla en tentant d’afficher un air impassible. Deux imposants individus se présentèrent. L’un des deux était si grand qu’il dut se baisser pour passer le seuil. Cependant, sa mine sympathique rassura la fée. Ses cheveux blonds étaient ébouriffés et son nez était surmonté d’un pansement. Ses grands yeux d’un bleu profond étaient rieurs, contrastant avec les pupilles dorées et froides de son acolyte. Le second individu était quant à lui d’une taille plus faible, tranchant vivement avec l’apparence de son ami : des cheveux bleu turquoise dont une imposante mèche cachait son œil gauche, un visage fin, traversé d’une longue cicatrice sur sa joue droite, et un air pincé. Nori devina qu’il s’agissait du fameux Kyo. Kazuko fut davantage surprise de constater que l’imposant blond était celui qui possédait une aura quasi inexistante, contrastant avec le condensé de puissance de son camarade.

« Bonjour, je suis Kyo, déclara le sorcier. C’est moi qui vous ai contacté pour la visite de votre maison en vue d’une colocation. C’est donc ici la maison que vous mentionnez dans l’annonce ?

— Euh… Kyo ? Tu pourrais peut-être faire les présentations de tout le monde, non ? grimaça le blond un peu surpris.

— En effet, ça m’était sorti de la tête… fit le jeune homme sans émotion.

— Bien, ne t’inquiète pas, je m’en charge, lança le géant en souriant. Je m’appelle Kuro Arashi, j’accompagne mon ami Kyo Fubuki. Nous habitons tous les deux à Taishuu et nous recherchons un logement…

— Recule, Nori ! s’exclama soudain Kazuko en se plaçant devant son frère.

— Kazuko ? Mais qu’est-ce qu’il se passe ?

— Arashi, Fubuki, ce sont des noms qui n’annoncent rien de bon ! Les Fubuki sont les sorciers les plus puissants de Majutsu et les Arashi sont leurs gardes du corps. Qu’est-ce que des gens comme vous viennent faire ici ? »

Nori dévisagea sa cadette dont l’air sérieux l’inquiéta davantage. Pourquoi ces noms semblaient-ils apporter une telle méfiance de la part d’une fée ?

Puis il se souvint. Les Fubuki et les Arashi étaient bien les plus puissants sorciers du pays, tout comme leur propre lignée était la plus importante chez les fées. Cependant, il était bien connu que les deux espèces n’avaient que rarement de cordiales relations et leurs familles respectives ne faisaient pas exception. Le brun se rappela avoir déjà rencontré deux membres de ces lignées de sorciers lorsqu’il était lui-même scolarisé, mais il n’avait pas souvenir que ces deux-là se soient fait remarquer tant ils étaient discrets.

« Bien, je pense qu’il serait bon de vous expliquer un petit peu, vous ne croyez pas ? suggéra Nori en hochant la tête.

— Il est vrai que nous venons de familles réputées pour leurs “frasques”, mais de notre côté, nous sommes détachés de tout cela, soupira Kyo d’un air ennuyé. Il y a longtemps que nous avons coupé les ponts avec eux, sinon, quel serait notre intérêt à venir chercher un logement à bas prix alors que nos parents possèdent d’immenses manoirs ? Je sais que sorciers et fées ne sont pas des espèces amies, mais nous n’avons aucune mauvaise intention en postulant pour cette colocation.

— Admettons que je vous croie, pourquoi voudriez-vous emménager ici, tous les deux, je présume ? Et comment avez-vous deviné que nous étions des fées ? »

Kyo claqua de la langue pour tenter de masquer son agacement : pourquoi devait-il encore se justifier ? Il se tourna vers son ami qui lui fit signe de continuer. Il était tout à fait normal pour des sorciers de leur rang de posséder la capacité d’identifier une espèce d’un seul regard. Le Fubuki ajouta d’ailleurs avoir également été en mesure de détecter l’absence de pouvoirs chez Nori, bien qu’issu d’une lignée féérique, faisant de lui un simple Humain.

L’importance pour les deux sorciers en revenant à Majutsu résidait dans le fait que Taishuu, l’immense capitale de leur pays, n’était en aucun cas adaptée pour des créatures comme les sorciers ou les fées. Seules les créatures malfaisantes, les loups-garous et les vampires, supportaient ce paysage peuplé d’Humains. Pour survivre dans un tel décor, il leur était vital de revenir se ressourcer régulièrement dans un lieu magique comme Majutsu et de se cacher des autres espèces. 

« Revenir aussi régulièrement ici a un coût, expliqua Kyo, et c’est un temps qu’il faut pouvoir être en mesure de prendre, ce qui est compliqué à Taishuu, car là-bas, le rythme de vie est infernal et ne nous laisse que peu de répit. » 

 

Nori fut quelque peu soulagé de voir que Kyo se montrait finalement plus enclin à discuter qu’au commencement. Le visage si fermé du Fubuki s’était ouvert peu à peu jusqu’à laisser paraître une expression plus neutre. Ils entamèrent un bref tour de la maison, durant lequel seules les quelques explications de Nori se faisaient entendre. Lorsqu’ils rejoignirent la porte d’entrée, Kyo se tourna vers Nori après avoir laissé échapper un long soupir.

« C’est une maison agréable. Petite, mais plutôt agréable, commenta Kyo en jetant un dernier regard autour de lui. Je comprends que nos origines puissent engendrer une certaine réticence de votre part, mais je tiens à vous assurer une nouvelle fois que notre objectif est uniquement de quitter Taishuu.

— Et il y a urgence pour nous à quitter notre logement… soupira Kuro.

— Pour quelle raison ? le questionna Nori.

— Ah ! Notre taxi nous attend déjà devant le portillon, nous allons devoir vous laisser pour aujourd’hui, s’interrompit le blond en jetant un œil à l’extérieur après avoir entendu un bruit de klaxon. Venez nous rendre visite et vous comprendrez, ajouta-t-il en tendant sa carte de visite. Je vous déconseille cependant de faire venir votre sœur là-bas…

— Venir seul ? C’est un piège parce que vous avez découvert que je n’étais qu’un simple Humain ? lâcha Nori d’un air suspicieux.

— Non, rassurez-vous, répondit Kuro, un peu gêné d’avoir ravivé la méfiance de leur hôte. Taishuu n’est vraiment pas faite pour les créatures magiques, je pense sincèrement que votre sœur pourrait en souffrir… Tout comme Kyo actuellement…

— Bien… Je vais y réfléchir…, répliqua le brun en haussant les épaules. »

Nori ouvrit la porte d’entrée et laissa les deux sorciers sortir devant lui, avant de faire signe à sa sœur de ne pas les suivre. Étonnée, la jeune femme s’exécuta et se retira après avoir salué leurs invités.

« Bien, j’espère sincèrement que votre objectif n’est pas de nous tendre un piège. Nos espèces ne sont pas amies, nos familles non plus, à ma connaissance. Et je tiens à vous prévenir, je sais me battre donc je vous déconseille de tenter quoi que ce soit contre moi.

— C’est un peu exagéré, grommela Kyo en levant les yeux au ciel. Que je sache, il n’existe aucun conflit à proprement parler entre nos espèces !

— Kyo, s’il te plaît ! le sermonna Kuro. Vous n’avez aucune inquiétude à avoir, ce n’est vraiment pas dans notre intérêt ! Je vous en prie, rendez-nous visite et nous pourrons discuter de tout cela plus en détail. Étant moi-même Humain, je peux comprendre votre appréhension, mais j’espère que nous aurons bientôt l’opportunité de vous prouver que nous ne vous voulons aucun mal. »

Les deux sorciers s’inclinèrent légèrement pour saluer leur hôte après l’avoir remercié pour son accueil. Ils montèrent ensuite dans leur taxi, dont le chauffeur semblait quelque peu s’impatienter, et disparurent rapidement à l’horizon. Nori examina d’un air sceptique la carte que Kuro lui avait donnée quelques instants plus tôt et la lut pour lui.

 

Kuro Arashi

9 voie des Lamentations

Taishuu

 

Le Taika ne savait pas trop comment juger ces individus. D’un côté, ils étaient deux et donc leur contribution serait plus élevée que prévu, mais de l’autre, leur attitude était quelque peu étrange. Il faut dire que c’était la première fois que Nori rencontrait un sorcier tel que Kyo. Quant à Kuro, il ne semblait pas posséder de pouvoirs élaborés, mais Nori parvenait à ressentir certains flux énergétiques. À moins qu’il n’ait menti et masqué son aura…

Cependant, les sorciers ne jouissant pas d’une bonne réputation auprès des fées, le jeune homme demeurait sceptique concernant une cohabitation avec ces deux énergumènes. Restait à voir quelle impression ils avaient laissée à Kazuko. Et puis, que signifiait cette invitation étrange de leur part ? Dans quoi voulaient-ils l’entraîner ?





Direction Taishuu !





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